écrits


« …un bâtiment en briques rouges avec des fenêtres bleues, vous trouverez facilement en suivant la direction piscine et patinoire… Disons 17h30, demain ! »

Je n’avais jamais pratiqué – ou plutôt subi - d’EMG et je ne connaissais pas le protocole.

 « Asseyez vous sur le siège et détendez-vous », m’a dit le médecin. Il a posé des pinces en divers endroits de ma main et mon avant bras, « Nous utilisons de l’électricité pour cet examen… Ce n’est pas très agréable… », a-t-il ajouté, avant de tourner le bouton de l’appareil.

Si vous avez déjà pris du jus en touchant des fils électriques dénudés, reliés au secteur, vous pouvez vous faire une idée de la sensation. Ca, plus l’implantation d’aiguilles dans les muscles pour mesurer la contraction de ceux-ci… Bref, un petit supplice.

Assis, le bras gauche offert aux décharges de courant, j’ai compris soudain la monstruosité du procédé utilisé pour l’application de la peine capitale dans certains états des Etats Unis d’Amérique. Car si tout le monde a  une fois au moins, dans sa vie éprouvé cette secoue provoquée par le courant traversant le corps, même à faible dose, personne n’a jamais testé la pendaison ou la décapitation avant… Ce qu’il y a donc de barbare dans cette exécution, au-delà du fait que ce soit une mise à mort programmée, c’est qu’elle repose sur une mémoire intime de la douleur, comme devait l’être l’épreuve du feu pour les gens condamnés au bûché.

Quinze décharges plus tard, le médecin m’a annoncé que tout allait bien et qu’il ne semblait pas y avoir de lésions du système nerveux à ce stade de l’examen. Il ne comprenait pas très bien ce qui se passait mais suggérait de creuser encore. Là, j’ai un peu tiqué, j’avais encore les effets des ondes qui résonnaient dans mon avant bras… Puis, après avoir repris les éléments du dossier et repassé en revue les différents symptômes, il a dit : « En fait, je crois que vous êtes au bout du rouleau ! ». 

L’expression a claqué comme une gifle. Pour moi cela voulait dire rideau ! Devant mon désarrois, il a cependant tenu à nuancer son propos : « Trop de fatigue, de stress  - c’est fou comme ce mot est utilisé lorsque rien de concret ne peut être mis en face - et votre système nerveux central déraille. Plus rien n’est coordonné, c’est la panique à bord, le grand bordel !... Passez moi l’expression ! ».

Bon! Mais que voulait dire vraiment cette expression, « être au bout du rouleau ». En rentrant chez moi, pour en avoir le cœur net, j’ai effectué quelques recherches

J’ai d’abord croisé, sur le forum de l’Université de Médecine de Montréal un article sur le SFC, avant de trouver l’origine de l’expression sur un autre site :

« Jusqu'au Moyen Age, les livres étaient constitués de feuilles collées bout à bout, écrites sur une seule face, puis enroulées autour d’un bâton d'ivoire ou de buis. Cette feuille portait le nom de rôle. C'est d'ailleurs sous ce nom qu'on appelait les registres administratifs et de ce nom également que vient l'expression "à tour de rôle". Contrairement aux textes littéraires, le texte des acteurs médiévaux d'une pièce de théâtre était écrit sur un rôle (ce qui explique l’expression « jouer un rôle. »). Lorsque la feuille était de petite taille (ou le rôle de théâtre peu important), on utilisait le diminutif de rollet. Ainsi, celui qui arrivait au bout du rollet n'avait plus rien à lire ou dire.

A la fin du XVIIe siècle, par extension, quelqu'un qui était au bout de son rollet  était quelqu'un qui ne savait plus quoi dire à la fin d'un discours, plus quoi faire dans ce qu'il avait entrepris, plus quoi répondre ou plus trouver de quoi vivre.

C'est donc tout naturellement que, détachée de son origine théâtrale avec la connotation « à bout de ressources », l'expression, au XIXe siècle a été utilisée, d'autant plus que les ressources financières étaient alors aussi matérialisées par de petits rouleaux de papier où l’on rangeait les pièces (comme les banquiers le font toujours aujourd'hui). Être au bout de son rouleau c'était ne plus avoir de pièces donc d’argent.

Enfin, cette expression aurait été revitalisée à la fin du XIXe siècle par les cylindres (les rouleaux !) des phonographes de l'époque qui produisaient des sons de plus en plus déformés au fur et à mesure que le ressort du mécanisme arrivait en bout de course, donnant l'impression de peiner et de ne plus en pouvoir. »

Finalement, j'ai songé que l’association avec le rideau qui retombe sur la scène, après le spectacle n’était donc pas si éloignée du sens


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Il y avait bien longtemps que je ne n’avais pas fréquenté un service d’urgence.


D’abord, on attend d’y entrer. J’ai donc attendu dans un grand hall nu au sous sous-sol de l’hôpital que l’infirmière vienne me chercher pour m’admettre dans le service – un de ces lieux qui semblent hors d’échelle, presque hors du temps, où le moindre pas résonne à vos oreilles au moins dix minutes avant que celui ou celle qui en soit l’auteur ne débouche au détour d’une porte -.

Une fois admis, je me suis trouvé assis dans un couloir, de l’autre côté de la porte, en compagnie d’autres personnes.

A ma gauche, un jeune homme pendu à son portable expliquait à quelqu’un « qu’il se sentait partir et qu’il espérait que ça allait aller… qu’il avait déconné avec une surdose de médicaments mélangé à une petite bouteille de whisky, qu’il espérait qu’elle viendrait. ». Quand la fille, visiblement énervée, lui a raccroché au nez, il m’a regardé en disant « la salope !... et dire que j’ai fais ça pour elle ! ». Je n’ai pas répondu, mais je me suis dit que, quelques soient leurs raisons réciproques, elle avait bien fait de ne pas tomber dans le panneau.

A ma droite une femme d’une cinquantaine d’année, pestait contre les infirmières en disant que cela n’allait pas assez vite, qu’elle souffrait le martyr. Plus loin dans le couloir on pouvait voir, dans un renfoncement du mur, une série de brancards, tous occupés.



Les infirmières semblaient débordées, s’agitant en tout sens dans les couloirs, répondant aux appels téléphoniques, pratiquant des examens d’entrée. Une vraie ruche!

J’ai attendu qu’un box se libère. Derrière les portes coulissantes d’une toute petite pièce aveugle, un interne m’a demandé de troquer mes vêtements contre une blouse légère. Mes affaires se sont bien vite empilées dans un grand sac plastique, marqué de l’étiquette n°137 207. J'ai pensé qu’il fallait peu de choses pour entrer dans l’anonymat.

Allongé, perfusé, une pince à l’oreille, le torse couvert de pastilles reliées à un moniteur, je me sentais vaguement comme la femme du collage « la colle à os » de Max Ernst. C’est ce que j’ai dit à l’interne qui m’auscultait, mais visiblement cela ne lui disait rien : « Comment dites vous que s’appelle votre médecin traitant ?  Mac Stern ? Vous êtes de la région ? ».

Comment lui expliquer, dès lors, que le plafond surbaissé pavé de plaques carrées en alu, que je regardais depuis bientôt une heure, m’évoquait un Carl André ?


J’ai attendu les résultats de l’analyse sanguine gazeuse et autre… En regardant osciller trois lignes sur l’écran. Plus tard, j’ai ré expliqué mon histoire  à l’interne en chef qui voulait s’assurer que son élève avait bien tout compris. Je n’ai pas osé reparler de Max.


Transporté de couloirs en couloirs vers la salle des images, je repensais au labyrinthe de Leplus, m’attendant à croiser Quipudep’.

Dans une salle verte et violette, bardée de tout un dispositif complexe de plaques, de rails et de cables, d’engins de prise de vue, d’écrans suspendus, une voix m’a demandé, à travers le grésil d’un interphone :

« gonflezlespoumonsarrettezderespirerrespirez »

Après avoir eût droit à un face-profil dans les règles de l’art photogénique, j’ai attendu le brancardier, qui faisait la navette, en regardant l’image improbable d’une planète accrochée au coin de la salle. L’infirmière qui était sortie de sa réserve (la voix était nettement moins nasillarde, mais le débit restait le même) ayant surprit mon regard infirma (c’était sa fonction) mon hypothèse stellaire :

« C’est votre profil, mais vous êtes mieux de fesses… Heu ! Pardon de face… Mais vu sous angle ce n’est pas terrible ! ». Je n’ai pas su si elle parlait de moi ou de mon image, mais au fond, c’était décevant car il ne s’agissait ni de Mars, ni de Venus.



J’ai attendu, dans le renfoncement d’un couloir, en lisant quelques poèmes de Pascal Commère, Prévision de passage d’un dix cors au lieu-dit Goulet du Maquis.

L’interne qui m’avait examiné, au tout début de l’après-midi, est venu me donner des nouvelles des résultats d’analyse : « Je vous cherchais dans le box 2, mais je vois que vous êtes en attente, les résultats sont négatifs… Enfin, ça veut dire que tout va bien ! Vous lisez quoi ? ». Je lui ai lu quelques vers :

 

« Il eût souhaité rester s’émouvoir

                d’un rien

                  d’une mousse encore

    vers le soir qu’hiver rouille. »

 

Il y a eu comme un blanc, puis je lui ai demandé : « En attente de quoi ? » mais il n’a pas entendu, je crois.


 

Il était environ 22 heures quand je suis sortit de l'enceinte de l'hôpital. Je me suis assis devant le portail. En attendant que l'on vienne me chercher, j'ai griffoné la vue du carrefour qui était devant moi. La nuit était douce et calme.

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Au huitième chant de l’Odyssée on lit que les dieux tissent des malheurs afin que les générations futures ne manquent pas de sujets pour leurs chants…  Borges. Enquêtes

9 - La viste


Au fond de la ruelle étroite une large porte grise donnait sur une vaste cour cernée de façades glacées. Comme à son habitude il s’engagea entre les piliers de béton lissé pour accéder à l’escalier de desserte, arpenta plusieurs couloirs vides avant de gagner l’aile du pavillon des soins de longévité. La lumière fade qui filtrait par les baies dépolies lui donnait l’impression étrange de naviguer dans un aquarium. Passant devant la salle des visites il s’arrêta un instant pour vérifier qu’elle n’était pas là. Elle s’y tenait rarement, préférant la calme obscurité de sa chambre. Devant la porte 510, il hésita un instant puis sans frapper, fit glisser lentement le battant sur son rail. Une faible lueur verte provenant de la lampe de chevet basculée en veilleuse signalait qu’elle était bien là. Il avança le plus discrètement possible pour la surprendre comme il s’y attendait assoupie dans le fauteuil. Il contempla son visage penché en avant, les mains noueuses croisées sur l’étoffe à carreaux roses et gris et les pieds nus dépassant plus bas de la couverture. Il s’approcha pour relever doucement la mèche rousse et déposer un baiser sur son front. Deux yeux bleus s’éclairèrent suivi d’un sourire.

-          Bonjour Jonas, je t’attendais...

-    Bonjour maman… Je suis un peu en retard. Il y avait beaucoup de patients au dispensaire

-          Ce n’est rien Jonas, le temps ne compte plus pour moi, tu sais… Tu as l’air fatigué…

-          Oui !... On ne peut rien te cacher. Et toi comment te sens-tu ?

-         Les soignants disent que je risque de les ennuyer encore pour un moment… En fait je crois qu’ils en ont marre…

-          Mais non, ils ne pensent pas ça ! C’est leur façon de parler…

-          Je le sais… C’est peut-être moi qui pense que le moment de partir est venu.

-          Ne dis pas ça !

-          Jonas …

-          Oui ?

-          Je voudrais te parler… Ce sont des choses anciennes…

Jonas s’était assis sur le bord du lit, il savait ce que sa mère allait dire, il le savait pour l’entendre à chaque visite depuis des années, et ce depuis qu’elle était entrée au service des soins de longévité. Les soignants lui avaient dit lors de l’admission que les traitements auraient rapidement des effets sur le comportement et qu’à partir de là la patienet entrait en phase de dédoublement Jonas connaissait ces traitements, il avait lui-même contribué à la création de l’une des molécules dans le laboratoire de Marc Tavier. Il savait que l’injection quotidienne du produit additionné aux autres doses de médicaments produisait certes une prolongation de longévité mais aussi, simultanément une rupture progressive du rapport à la réalité. Vieillir comme on disait autrefois, était devenu possible au-delà des espérances connues, aujourd’hui on disait durer. Durer, parce qu’on ne connaissait pas encore le terme exact de cette prolongation artificielle… Alors que sa mère avait entamé son monologue, le regard de Jonas erra un instant sur le mobilier sobre de la chambre, le même qu’il y avait 20 ans…  Il ferma les yeux la voix sans âge roulait sur une plage de galets.

Jonas revoyait le jour où sa mère était venue ici pour la première fois. C’était peu de temps après la disparition de son père. Il revoyait en détail le trajet en tramjet depuis les faubourgs jusqu’ à la salle d’attente, il se souvenait avec précision de la lumière dorée de ce derniers jours de l’année, des traînées oranges sur les façades, de la foule empressée qui,en tous sens parcourait les rues. Il se souvenait également des soignants en blouses bleues qui circulaient dans les hauts couloirs baignés de lumière, des murs mauves fraîchement badigeonnés de la salle où il avait attendu seul, assis sur une chaise que sa mère ressorte de la  pièce d’examen, le sourire de cette jeune femme qui s’était accroupie à sa hauteur pour s’inquiéter de savoir si il était perdu… Plus que son sourire, c’était l’ovale entier de ce visage encadré de mèches brunes qui était resté inscrit dans sa mémoire. A la réponse de Jonas, elle avait baissé les yeux, s’était pincée les lèvres puis avait simplement posé sa main sur un de ses genoux. La main aussi : la chaleur de cette main étrangère était restée imprimée de façon durable… Puis sans rien ajouter elle s’était relevée et avait rejoint un groupe de blouses bleues qui l’attendait plus loin. Jonas l’avait vu s’éloigner en échangeant quelques mots avec les autres. Quelques uns s’étaient retournés sur lui avant de disparaître dans l’ascenseur… L’attente avait été longue et jonas ne comptait plus les allés et venue de ces jambes qu’il balançait à quelques centimètres des dalles de plastinium vert. Et puis sa mère était ressortie, l’avait pris par la main. Il avait remarqué les morceaux de sparadrap jaune barrant les poignets…


Subitement Jonas ouvrit les yeux. Quelque chose d’inhabituel venait de se passer dans le ressac des mots de sa mère. Une bifurcation de l’ordre établi venait de se produire dans son monologue. Quelque chose qu’il n’avait en effet jamais entendu. Il se pencha en avant pour se concentrer sur le mouvement régulier des lèvres, les yeux de sa mère fixaient un point derrière le mur. Jonas ouvrit sa sacoche en sortit sa console, enclencha le bouton de l’enregistreur intégré

« …nous sommes partis à l’aube, le zodiac longeait de la côte. J’étais à l’avant près d’Ulysse qui vérifiait comme à son habitude les instruments de vue. Marine a plaisanté sur mos combinaison de plongée qui étaient dépareillées… C’est vrai, ce n’était pas très élégant mais la base nautique n’avait pas prévue de vestes hypothermiques à notre taille et il avait fallu emprunter celles des gardes côtes… Et puis il y a eu ces bancs de sable… les cardans de contrôle s’affolaient… »

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8 – Flash Back

La façon dont Jonas avait réagit lorsqu’il lui avait dévoilé l’existence de sa bibliothèque personnelle avait déconcerté Marc. Il en était venu à regretter d’avoir mis le jeune homme dans la confidence... Mais au fond, Marc savait que c’était la capacité de Jonas de se souvenir de ses rêves qui avait accéléré les choses. Le processus qui s’était enclenché depuis très longtemps ne dépendait pas que de lui. A présent, il fallait faire vite. Du temps, il n’en restait plus beaucoup, et cela Marc le savait très bien. Il était trop tard pour se laisser aller à ce genre d’états d’âme. Faire confiance à Jonas était leur dernière carte.

Marc avait appris que le gouvernement opérait une surveillance très stricte à son sujet. Quelques précédents faux pas l’avait fait entrer dans la liste orange du central. L’inscription de son nom dans la liste rouge n’était plus qu’une question de temps. Ses faits et gestes étaient consignés. Un membre bien placé du groupe l’en avait averti. Plus personne ne pouvait rien faire lorsque les choses arrivaient à ce niveau là... Même une conduite irréprochable ne pouvait sauver Marc. Mais i n’était pas dupe, il savait très bien que cela devait arriver. Il l’avait su dès le jour où il avait fait le choix d’entrer en résistance. Enfin, avait-il eu vraiment le choix ? En y réfléchissant, Marc pensait que non. Comme Jonas, les choses s’étaient imposées d’elles-mêmes.

Le seul regret de Marc à présent était de ne pas pouvoir aider d’avantage Jonas. Sa mission avait été clairement définie depuis longtemps, aller au delà pouvait tout compromettre, il le savait.

Faire entrer Jonas dans son service n’avait pas été facile. Il avait dû faire jouer son influence et convaincre certaines de ses relations pour accéder aux données du fichier central et en « modifier » quelques critères. Ce subterfuge pouvait lui coûter très cher mais il n’en était pas à son premier coup d’essai. Changer les données sur le patrimoine génétique de Jonas était l’unique moyen de parvenir à ses fins, même s’il jouait avec la vie du jeune homme. Marc éprouvait une profonde répulsion face à ces pratiques, mais il n’était pas l’auteur des règles du jeu et s’il voulait avoir une chance que ça marche, il n’avait pas vraiment le choix, il devait combattre à armes égales… Et c’est comme ça que Jonas avait intégré son unité de recherche.

Marc savait qu’il avait pris de gros risques mais il fallait à tout prix que Jonas soit placé sous sa responsabilité. L’arrivée du jeune homme dans le service avait causé un certain nombre de tracas. Les foudres de ses confrères, qui vociféraient sur le « caractère instable » du jeune homme, s’abattaient régulièrement sur lui en lui reprochant d’avoir nommer Jonas à un poste aussi important, Marc jouait sur sa réputation d’anticonformiste, qui lui avait souvent valut des blâmes de la part de sa hiérarchie, pour imposer la présence de Jonas dans le labo sans donner d’explications, ses collègues prenant cela comme une lubie de plus de sa part. Certes, Jonas avait une personnalité complexe, ce qui le rendait d’autant plus exceptionnel aux yeux de Marc.

Par ailleurs, Jonas s’était toujours montré à la hauteur de la confiance que Marc lui avait accordée. C’était la façon dont il procédait qui agaçait le personnel. Jonas avait pour habitude d’outrepasser les règles élémentaires qui régissait le laboratoire. Le trentenaire détestait la paperasserie et bien que chaque acte devait être consigné afin d’être enregistré sur le central, il agissait souvent sans accord préalable des grands pontes des services, mais avec la plus grande intelligence. Marc s’en amusait et avait d'ailleurs couvert Jonas à plusieurs reprises. Au fond, il se reconnaissait dans le jeune homme qui jouait avec les failles du système et s’assurait ainsi une certaine liberté d’action. Lorsque Jonas agissait ainsi, Marc se sentait conforté dans le choix de l’organisation pour Jonas car lui aussi fonctionnait de la même manière depuis très longtemps - une question de survie - et c’était essentiellement ce qui les avait rapprochés au point de créer entre eux une très forte amitié.

Placer Jonas sous son aile était le seul moyen réellement efficace pour Marc de surveiller son évolution. Il devait être prêt à intervenir lorsque le processus des rêves allait s’enclencher. Finalement, les signes s’étaient montrés évidents et Marc n’avait eu aucun mal à les détecter.

En effet, au fur et à mesure que ses rêves sur l’Hélice s’étaient multipliés, le caractère de Jonas avait changé. Fatigué, il se montrait de plus en plus irascible au point que tout le service l’avait pris en grippe. Jonas s’en moquait. Ce n’était pas sa préoccupation première. Pourtant, il épargnait Marc de ses sauts d’humeur comme si inconsciemment, il savait que son ami connaissait les raisons profondes de son mal-être bien qu’ils n’aient jamais évoqué ce sujet ensemble. Marc savait à quel point cette phase était douloureuse, Jonas devait en passer par là... Seul. C’était nécessaire.

Depuis le soir où Jonas s’était enfin livré à Marc et que ce dernier lui avait appris l’existence de sa collection personnelle de livres, il avait délibérément interrompu ses visites chez son ami en prétextant un surcroît de travail dû à l’approche des examens. En y repensant, Marc se disait qu’il aurait pu prévoir cette réaction. De toute façon, son rôle auprès de Jonas s’arrêtait là...

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7 - De fil en anguille

Maintenant, j’en étais certain… Même le service d’embaumement ne possédait pas de pièces de consignation au nom de Tavier. Pas la moindre trace. J’en étais arrivé à la conclusion que Marc n’avait pas quitté son travail, ni son domicile, de son plein gré, mais que sa disparition avait été organisée, jusqu’à l’effacement des preuves administratives de son existence.

Tavier n’existait plus sur aucun des registres du Central. J’avais tout fouillé en utilisant toutes les ficelles, y compris les erreurs de frappe fréquentes, lors de la saisie des noms propres. A vrai dire, c’était même par là que j’avais commencé. Je savais à quel point les administrateurs prenaient un malin plaisir à écorcher l’état civil. J’avais entendu à ce sujet tellement d’anecdotes que j’avais pris le réflexe d’inclure, dans toutes les recherches adressées au Central, les dérivés et les combinatoires du mot que je souhaitais obtenir. J’augmentais ainsi mes chances de trouver ce que je cherchais.

Mes collègues me raillaient souvent sur son mode de fonctionnement, mais à ce jour je n’avais jamais essuyé d’échec lors d’une définition de profil de recherche. Certes cela prenait deux fois, voire dix fois plus de temps pour séparer le bon grain de l’ivraie mais j’obtenais toujours quelque chose. Parfois même c’était troublant ou comique… Aussi je ne désespérais pas d’aboutir cette fois-ci encore.

Pour [Tavier], j’avais inscrit [bavier / cavier / davier / favier / gavier,] etc., ce qui donnait : [baver, braver, bavoir, bréviaire /clavier, caviar /ravier, ravi/ drapier, damier, /gaver, gravier…], pour [tavier] j’avais obtenu [octave, taverne, tavillon, tavelage, traveller, travail…] il me restait donc à vérifier la relation possible de ces mots dans les phrases types que proposait l’index. Le choix de la rubrique était essentiel pour motiver le balayage du corpus. Pour Tavier, j’avais l’intuition que aucune des rubriques affectées habituellement à son état civil (sciences, politique, nourriture…) ne proposerait d’occurrences. Un essai rapide me le confirma. Me souvenant des sujets de certains des livres que j’avais feuilleté dans la pièce du fond, j’avais opté pour la rubrique récits-contes… Cette rubrique n’était pas disponible pour les personnels de rang 4 à laquelle j’appartenais, mais j’avais conservé les clés numériques qu’utilisait Marc pour accéder à la base élargie des données. Je n’avais aucune idée de la façon dont lui-même avait pu se procurer ces codes, ni pourquoi d’ailleurs, comme pour les livres, il s'en était ouvert à moi...

Après avoir regroupé un nombre suffisant de ces termes, [drapier+vivier+travailler] des embryons de phrases s’affichaient alors : [ le drapier à l’étal … c’est munis de cisailles qu’il taillait de larges … de fils en coton qui sont attachés …trois enfants font partie du plateau …avec la toise en fonte posée sur le plateau…découpé en morceaux …le patron et ses ouvriers se rendaient sur l’ouvrage…comme il fallait travailler dur… l’aiguille d’acier pénétrait dans….ce n’est qu’une piqûre de rappel… du cœur à l’ouvrage le vaillant petit…]. Le travail le plus long commençait alors puisqu’il s’agissait de retrouver les familles de phrases auxquelles appartenaient ces fragments que la mémoire centrale avait répertoriée. Parfois il fallait retirer ou ajouter un autre groupe de mot… Après plusieurs tentatives et divers recoupements j’avais donc finalement obtenu : [« …il lui en a fait baver des ronds de serviette » «...j’étais ravi de cette nouvelle veste que le drapier avait taillé dans le tissu à damier… » « …comme l’automobile remontait l’allée il entendit crisser les graviers dans la cour de l’auberge. Sans quitter son travail il passa la tête par la fenêtre. Lavier, bréviaire en main était descendu de quelques marches et regardait la carrosserie noire glisser entre les arbres… » « Il était d’usage dans les élevages de gaver de graines grossières, nommées gravier les animaux destinés à l’abattage… » « Au fond de la taverne, Octave est installé devant le clavier de sa console. Il semble travailler. »]

Cette dernière phrase m’avait fait me souvenir des habitudes de Marc. Souvent, en effet, il me donnait rendez vous dans un bar, ou un restaurant pour m’entretenir des dernières avancées de ses recherches. Marc se méfiait des ses collègues du labo et cette méfiance était réciproque. « Vois tu Jonas, je ne connais pas de situation de plus agréable que de parler d’alimentation suggestive devant un bol de lait au caviar… ».

Les tavernes que fréquentait Marc étaient presque toutes situées à la périphérie de la Ville, dans les quartiers dits des intégrés, la population mixte qui s’y trouvait le réjouissait. Il entretenait par ailleurs quelques « relations d’affaire » avec certains commerçants de ces quartiers. C’est notamment chez l’un d’eux qu’il s’était procuré quelques rares exemplaires de ses livres. Peut-être pouvais-je aller faire un tour de ce côté-là car, j’en étais à présent convaincu, il y avait forcement un lien entre la disparition de Marc Tavier et les livres qu’il possédait.

La pensée que je pouvais moi aussi être inquiété à ce sujet m’effleura. Beaucoup de personnes connaissaient la relation étroite qui avait existé entre nous lors de mon passage dans son labo. Si les services de l’administration centrale le voulaient, ils pouvaient sans peine remonter jusqu’à moi… L’autre point qu’il me fallait élucider, concernait les fameux petits cailloux pour lesquels je m’étais mis en quête de Marc. Je devais retourner sur le terrain vague près du port, retrouver cette femme…

[...]

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