l'insouciance (fragments)

C’était en 1978, décembre je crois, bien que ni ce mot ni la saison n’aient eu pour moi de sens dans un pays organisé sur l’alternance des saisons des pluies et des saisons sèches. Grand Bassam pour être précis. Entre les rouleaux de l’atlantique et la palmeraie, quelque part sur une plage assez déserte pour que l’on puisse regarder à des kilomètres sans voir âme qui vive, mais bordée de bungalows, loués principalement aux étrangers qui venaient passer là le week-end. On voyait donc venir de loin sans savoir de qui il s’agissait. Le plus souvent des marchands ambulants, longeant la plage, obliquant vers les quelques cabanons occupés, ouvrant leurs sacs bourrés d’articles de contrefaçon : polo de marque made in Taiwan, ceinture, lunettes, colifichets et artisanat pour touristes…

Ce jour là, au fond de l’un des sacs, il y avait cette forme lovée et brune, qui ne ressemblait à rien de ce que j’avais l’habitude de voir sur les étalages des marchés. La forme triangulaire de l’objet figurait un personnage assis, fumant la pipe, mais ce n’est sans doute pas le sujet qui m’a retenu, mais sa masse. Son poids m’a surpris lorsque je l'ai eu en main, ce n’était pas du bois mais de la pierre. La sculpture  était à la fois sommaire et très stylisée, économique et équilibrée dans ses proportions mais je crois – car je n’avais pas tous ces mots pour le dire - que c’est sa texture granuleuse qui m’a tout de suite attiré : j’étais devant une sorte d’évidence dont je ne pouvais pas me détourner (sans doute ma première émotion esthétique).

Je me souviens avoir tout de suite insisté auprès de mes parents pour acheter cette petite sculpture, tandis qu’ils doutaient du fait que cela soit vraiment africain ou authentique. A mes yeux, cela n’avait pas d’importance, quelque soit son origine, l’objet m’avait touché sans que je puisse en donner une quelconque explication.

J’ai conservé cette sculpture ainsi, sur un coin du bureau, dans mon atelier et aujourd’hui dans ma bibliothèque pendant près de trente ans, cherchant parfois au détour d’une exposition, d’un musée ethnographique, ou d’un catalogue à en trouver la provenance : en vain.

Et puis, il y a seulement deux ans de cela, je devais, par hasard, croiser une seconde sculpture dont les caractéristiques formelles étaient proches, me semblait-il, de la statuette que je possédais déjà. Le vendeur assurait avoir rapporté cette pièce du Mali et précisait qu’elle était sans doute Dogon. J’ai longuement hésité, puis j’en ai fait l’acquisition, non par volonté de commencer une collection (je n’en ai  ni les moyens, ni même peut-être l’envie) mais simplement pour les réunir, pour les savoir et les voir côte à côte. Unique et sans identité, je la trouvais déjà très belle. Les deux ensembles ouvrent à d’autres émotions que je n’avais pas soupçonnées.

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« ¿cuánto cuesta… esto? ». Le garçon désignait au vendeur, par dessous le comptoir, une petite boite d’allumettes sur laquelle était figurée une scène de corrida.

« Hé! on dit comment pour allumettes ? » demandat-il à l’un de ses camarades tandis que le vendeur amusé le regardait faire rouler dans sa main ses dernières pièces de monnaie.

« cerilias, … je crois » lâcha celui-ci, avant d’ajouter « t’as pris des cigarettes au moins? ».

Sur le trottoir ils avaient retrouvé le reste du groupe, garçons et filles qui tous se montraient les petits souvenirs achetés dans les boutiques qui bordaient le marché aux fleurs. Une lumière froide baignait les hautes façades en cette fin de matinée de Janvier. Il ne devait rien oublier des bruits et des odeurs ni de l’éclat des pavés cabossés, ni des grandes palmes qui allaient à la rencontre des arcs ghotiques. Depuis tout à l'heure, il ne voyait plus le monde qui l'entourait du même œil.


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Son reflet sur la vitrine, lui presque couché dessus à regarder ce dessin d’un corps décharné, tracé à l’encre sur deux morceaux de papiers collés. Un homme maigre, dont le mouvement des mains ouvertes indiquait un certain désordre. Un visage hirsute, des loques en guise de vêtement. Trois fois rien en fait, quand aujourd’hui il croise cette image par hasard.

Et ses camarades de plaisanter de le voir ainsi absorbé par le contenu de cette vitrine de musée. Lui, sur et dans l’image, immergé, soudain débordé, le regard naissant à la peinture.

Jamais la peinture n’avait été un objet d’étonnement ou de fascination. D’ailleurs pour tout dire, il en ignorait jusqu'à l’existence. Et le voilà qui basculait dans la vitrine, se noyait dans les coups de plumes et les rehauts des bleus.

 

Plus loin, dans les couloirs du musée, il avait perdu de vue la troupe des visiteurs, en s’attardant sur une série de peintures dont ses camarades s’étaient copieusement moqués. Pour la première fois pourtant, il éprouvait une émotion intense et indicible. Ces lignes cassées, ces aplats de couleur, ces touches franches et directes le traversaient littéralement comme s’il était lui-même l’image de ces corps, ou plutôt le corps de ces images. Sa nuque était parcourue de frissons, il sentait ses doigts pousser, ses yeux s’ouvrir.

La visite était finie depuis longtemps quand on le retrouva enfin, assis dans l’une des salles du musée, au pied d’un portrait de petite fille vêtue d’une robe blanche, dont le visage asymétrique le dévisageait.

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La fascination pour ces objets en plastique multicolores qui ornaient la devanture du bazar lorsqu’on se rendait à la plage. Pelles et seaux, ballons, palmes et tubas, le tout suspendus en grappe dans des filets verts ou roses… Il y avait aussi, je m’en souviens, des sachets de soldats et d’animaux, eux aussi dans ce plastique mou aux couleurs criardes.

Lorsque l’on franchissait le seuil il fallait un instant pour se remettre de la différence de lumière. L’encombrement que l’on découvrait à l’intérieur était encore plus spectaculaire. Les murs étaient couverts de rayonnages chargés de breloques, cadeaux souvenirs en coquillage, figurines en plâtre et fioles diverses, du plafond dégoulinaient des paniers, sacs, chaussures de plage. Autour de l’unique pilier central canes à pêche, épuisettes, harpons et autres manches en bois étaient disposés en faisceau. Au fond de la pièce, derrière un petit comptoir de bois se tenait assise la patronne.

Josette sortait peu de son fourbi, sauf pour faire décrocher du plafond l’un ou l’autre de ses articles en s’aidant d’une longue tige en métal à bout recourbé dont elle se servait comme d’un d’hameçon. Josette avait une fille qui l’aidait au magasin. C’est elle qui vendait les glaces et les cartes postales. Marion était grande pour son âge. Ses cheveux bruns et courts lui donnaient une allure un peu sévère que compensait un regard bleu très doux. Marion ne venant jamais se baigner ni jouer avec les autres enfants sur la plage, j’avais pris l’habitude de venir à la boutique sous n’importe quel prétexte, juste pour croiser son regard. Je crois qu’elle avait compris mon manège mais n’en laissa jamais rien paraître.

J’ai retrouvé, il y peu, un magasin semblable. Sur le comptoir étaient posés, dans un bocal de verre, de petits moulins munis d’ailettes multicolores. J'en ai pris un. La vendeuse qui me l’a enveloppé m’a dit, d’un air triste, que ce genre d’article ne se vendait plus beaucoup : «... les gosses aujourd’hui, avec tous leurs bidules électroniques, vous comprenez… ». J’aurais voulu lui dire que c’était pour moi que j’achetais le moulin, mais je n’ai pas osé.

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Quatre enfants sous la résille noire d’un feuillage : l’instant suspendu.

La silhouette de cette fillette, bras tendu pour attraper un fruit qui pend à la branche la plus basse, une autre, montée sur une pierre bras écartés, cherchant son équilibre et, sur la droite, les deux derniers, des garçons munis de baguettes de bois frappant le sol.  A quoi jouent-ils ? Quelle est cette danse qui se découpe sur un ciel blanc ?… L’insouciance serait un peu cette image perdue.

Et je revois le geste de cette femme, dans l’arrière-cour de sa maison, pillant du manioc, les deux mains tenant fermement le manche de bois s’abattant en cadences dans le mortier. Je n’ai pas oublié le fichu rouge et blanc, ni les motifs verts et jaunes de son boubou. Je n’ai pas oublié la petite tête dépassant du tissu serré qu’elle portait sur son dos, ballottant contre son épaule à chaque secousse… Ni la femme, ni l’enfant, ni latérite, ni l’ombre du manguier. Remontent l’odeur des mangues écrasées dans la cour de l’école et les grappes noires des chauves-souris suspendues telles des fruits.

Me revient aussi l’histoire de ce camarade qui avait fourré au fond de son cartable l’un de ces rongeurs ailés. Il l’avait assommé au lance-pierre, pendant la récréation. Alors que la classe avait repris et tandis que le maître faisait réciter les tables (de multiplication) à une rangée entière, l’animal s’était réveillé. Il se débattait contre le cuir, lançant des cris stridents. Avant que ceux-ci ne finissent par attirer l’attention du maître, mon camarade craignant de se faire disputer avait ouvert le rabat se son sac d’école. La chauve-souris était alors sortie telle une furie se cognant d’abord au plafond, retombant sur un pupitre. Puis elle s’était à nouveau élancée contre les murs, à plusieurs reprises, créant un effet de panique généralisé. Une fille s’était mise à hurler, d’autres avaient plongé sous les tables. Le maître à coup de classeur tentait de la chasser… Je ne sais plus si la chauve souris avait fini par sortir de la pièce, ni même si cela avait duré longtemps. Il me reste juste le grand sourire de ce camarade, tourné vers moi, s’excusant presque du désordre et disant : « C’est dommage... C’est bon à manger, tu sais… »

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La voiture filait à vive allure vers la Normandie. Nous traversions la Beauce... Plate ! Désespérément plate. Je n’ai jamais aprécié l’absence de relief dans le paysage. Je ne sais pas dire pourquoi, peut-être la monotonie apparente, l'absence de repères..? J’avais donc décidé de l’ignorer. Je m’étais installé sur la banquette arrière pour finir la lecture mainte fois recommencée de Au dessous du volcan. C’est dans cette position, le dos callé contre la portière, que j’ai fini (bu?) d'un trait ce roman.

« Un livre dont on ne revient pas… » m’avait dit un ami en me tendant cette édition de poche, achetée le matin même sur les quais, à un bouquiniste. Sur le moment je n’avais pas relevé. Mais cette phrase, plus peut-être que le livre lui-même, a longtemps trotté dans ma tête avant que je ne me décide à soulever la couverture. « On n’en revient pas… ». Entre temps cet ami était mort, et le livre avait été rangé sur une étagère.

Sa tranche avait du encore jaunir un an ou deux après cette disparition brutale. Et puis un matin, sans savoir pourquoi, j’avais tiré le livre du rayonnage, passé la préface et commencé à lire quelques pages. Reposé sur le bureau, il a du encore attendre au moins six mois.

C’est souvent comme ça pour les livres. Je ne lis jamais d’un coup. Je commence, je suis pris d’un vertige, je ne comprends rien, je laisse traîner le bouquin. Pas trop loin, et j’attends le moment où inévitablement il viendra engloutir la réalité et m’engloutir avec.

Celui-là pourtant fut de nouveau enseveli sous des piles de papier avant que cet échafaudage instable ne finisse à nouveau par me le ramener au jour après s’être totalement répandu sur le carrelage. Ainsi, c’est dans une coulée de feuilles, de photographies et autres tickets que Au dessous du volcan refaisait surface. La seconde tentative ne m’amena pas beaucoup plus loin que la première.

C’est cette année là que j’ai quitté le sud pour l’est de la France. La lumière avait changé, la vie était moins douce, le froid de l’hiver me tenait près du feu. Le livre m’est revenu entre les mains en ouvrant les cartons. C’était peut-être le moment ? Cette fois-ci, j’allais plus loin, je me familiarisais avec les personnages, je commençais même à me représenter la géographie de cette ville… Parfois mes nuits se peuplaient de cantinas, d’une lumière crue, de paysages sauvages et isolés… Cependant, le travail de peinture qui m’occupait alors mobilisait davantage encore mon attention et le livre fit encore un séjour prolongé au chevet du lit.

Et puis il y avait eu ce coup de téléphone et cette proposition d’un week-end en Normandie,  « La mer te fera du bien… ! ». J’ai glissé le livre dans un sac avec le minimum d’affaires et j’ai pris le train jusqu’à Dreux.

C’étaient les conditions idéales pour reprendre à zéro la lecture de ce roman dont on ne revient pas.

Quand j’ai refermé le livre, la voiture venait de stationner sur un parking, face à la mer. Sur ma gauche je voyais se découper les falaises d’un tableau de Courbet. J’étais ivre et vaseux sans pourtant avoir bu une seule goutte. C’était comme si, par une lente perfusion , les mots chargés de vapeurs d’alcool s’étaient infiltrés dans mes veines. Nous sommes descendu marcher sur la plage de galets. Le ressac roulait dans mon ventre. Michelle parlait d’un souvenir d’enfance que lui évoquaient les falaises blanches, Patrick arqué face aux vagues, les jambes du  pantalon retroussées,  faisait des ricochets. Dans la brise légère remontaient du balancement d’une étendue huileuse, des relents d’algues décomposées. Je regardais rouler entre mes doigts le petit crâne anthracite pioché (au hasard) dans le lit de pierres polies, grises et roses.

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