notes sur clichés

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"…lien ombilical entre mon regard et l'être ou la chose disparue. ", ainsi agit la lumière pour Roland Barthes.

C'est un peu le sens de ce livre qui collectionne ces photos trouvées. La chose disparue y est là, en filigrane. Fantômes qui tiennent à un fil. On y retrouve dans ces moments fragiles arrêtés : tant de choses d'un passé lointain et pourtant si proche, car il semble bien qu'au-delà des costumes, du mobilier, des véhicules et de tous les signes extérieurs, c'est à une sorte d'actualité de l'image que l'on ait affaire.

Embusqués dans les replis du temps, ces photographies que l'on devine pour la plupart être celles d'amateurs, par les cadrages, les bougés, les flous ou les filés, la sur-exposition ou le contraste violent des lumières, donc par le rapport mécanique au sujet, interroge vivement une certaine esthétique contemporaine.

Et encore " interroger " n'est pas tout à fait le mot, tout au moins en ce qui concernent ces images, dont plus d'une a sûrement dû être considérée comme ratée par son auteur.

Photos retrouvées plutôt, tirées des limbes, sauvées des eaux du Léthé, repêchées in extremis dans d’anciens albums de famille, sélectionnées pour leur aspect parfois anodin, parfois maladroit…

Plusieurs cependant sont belles, justement parce qu'elles n'obéissent pas à ces règles conventionnelles, parce que aussi, dans leur succession - et là il s'agit bien évidemment du choix des auteurs de ce recueil - elles se répondent, s'éclairent les unes les autres, au point de définir un climat et une cohérence.

Certains photographes contemporains peuvent pâlir d’envie devant les effets spectaculaires de certaines surimpressions, de certaines mises en scènes décalées, de certains sujets à la limite de l'ordinaire… Car bien souvent, ces images ratées semblent contenir plus qu'une part de hasard, même si, une fois encore je le répète ce n'est que le résultat d'une écriture mûrement réfléchie.

Ce qui à première vue relèverait donc d'une simple compilation de hasard en boite s'avère, au fil des pages, être d'abord un catalogue raisonné de ce qui constitue les faits gestes, non seulement des photographes mais aussi de plusieurs catégories d'artistes contemporains (vidéaste, graphistes, peintres, illustrateurs…), puis finalement une œuvre en soi.

Car ici aucune théorie, aucun argumentaire, aucune légende ne vient distraire la logique de l'objet. Les vis-à-vis d'images ne sont pas toujours explicites, mais pas non plus totalement aléatoires. Le dispositif, est complexe, construit sur des allers-retours, des glissandos, des rythmes.

Comme un film ou une composition musicale (ou plutôt son synopsis et sa partition) ce livre ne tend certainement pas à être, malgré les apparences, un documentaire objectif ou historique d'une époque révolue, mais bien davantage un essai sensible, presque un voyage, sur l'aujourd'hui du regard.

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Mathias a poussé son petit camion en bois jusqu’à la fenêtre. L’ombre du guidon tombe sur la pliure du livre resté ouvert, une fois de plus, sur le plancher. Je m’étonne du hasard de cette rencontre qui d’un coup me fait voir ce qui jusque là résistait au sens de ce rapprochement.

 

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Sur cette double page un tandem comique – la formule convient ici à merveille pour ces deux compères !- et un avion, planté nez dans le sable.

L’avion est un jouet, une réplique d’un bombardier, fiché au sol telle une croix. Les personnages de Laurel et Hardy ne sont en réalité que des masques portés par deux hommes dont l’un est assis à l’avant du tandem et l’autre accroupi à l’arrière.

De la croix aux masques c’est le simulacre qui travaille. Masques de carnaval, parade de parodie, jouet disposé dans un paysage évoquant un accident, une catastrophe. De part et d’autre de l’ombre oblique, deux mises en scène opposent donc le comique au drame, le rire aux larmes. L’espace du jeu mimant, reproduisant, d’autres espaces fictifs, d’autres réalités...

Et puis le dialogue des signes qui, d’un coup, révèle, par le truchement de la croix (simulée par la queue de l’avion) ces deux larrons au pied d’une autre croix composée par les montants des portes des garages.

Télescopage : je pense soudain aux oeuvres de Maurizio Cattelan, cet artiste italien considéré comme agitateur professionnel  - certains parlent même de lui comme le Buster Keaton de l'art contemporain -.

 

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Maurizio cattelan - "La nona hora" - 2000

 

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Maurizio cattelan - "Art Safari" - 2001

 

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C’est d’abord à la célèbre photographie Brassaï montrant Picasso en compagnie de Jean-Paul Sartre et jacques Lacan que j’ai pensé. Pour le flou sur le lévrier afghan se tournant soudainement sur le tapis et celui totalement spectaculaire balayant le visage de Lacan… L’association homme-chien comme ici, sur le bord d’un chemin de campagne, l’un et l’autre disparaissant, fusionnant en un seul corps.

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Et puis, finalement, c’est cette reproduction d’une peinture de Francis Bacon qui est venue en vis-à-vis.

J’ai vu cette peinture dans une galerie de Londres en juin 1985, la même année où avait lieu sa rétrospective à la Tate Galerie. Etrange figure unijambiste nouée dans son mouvement, découpée par la lame noire de l’ouverture qu’elle franchit. Corps animal, carnassier à en juger par le rictus qui fend son visage. Orange lumineux, électrique, claquemurant les chairs. On ne sort pas indemne de la rencontre avec la peinture de Bacon.

Je crois que ce qui m’a décidé, en fin de compte, c’est l’étrange similitude du noir entre les jambes des deux figures. Un arc improbable comme découpé aux ciseaux.

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Une fois de plus, je ne saurais expliquer comment, mais il se trouve que la mémoire fait des nœuds inattendus. Comment et pourquoi cette petite image grise à peine lisible a-t-elle fait venir à mon esprit le mot d’Aronde. Je ne parle pas ici de la mortaise utilisée en menuiserie et joliment désignée par queue d’aronde, mais du nom du modèle de cette Simca née dans les années 50 et que mon grand père conduisait encore dans les années 70, bleue lavande avec un toit blanc, si mes souvenirs sont bons.

Sur l’image il n’y a pourtant aucune voiture, juste un bâtiment blanc, faiblement élevé dont on distingue vaguement une enfilade de portes. Derrière la ligne tendue d’un toit en tôle dépassent des nuées sombres. Dans la partie basse de l’image, dans la zone voilée, on distingue la présence d’une personne.

Je revois dans la cour de l’immeuble du « Cormoran B », l’alignement des petits garages avec leurs rideaux de fer, la silhouette frêle de mon grand père penché sur le capot de l’aronde, astiquant les chromes avec une peau de chamois, l’image renversée des immeubles et des platanes dans les flaques…

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Plus tard, à Aix en Provence, j’ai croisé une épave d’Aronde abandonné sur un parking, en bordure de la Cité Universitaire de Fenouillère. Echouée dans les hautes herbes on aurait dit la carcasse d’un animal.

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Je ne vois pas comment je pouvais passer à coté de celle là ! Non, vraiment pas ! En feuilletant le livre dans la librairie, avant de l’acheter, je l’avais remarqué du coin de l’œil. C’est peut-être ce qui m’a décidé au fond. Je connaissais cette image depuis toujours sans la connaître : je veux dire sans savoir où elle avait été prise, ni quel enfant se tenait debout contre le pilier du portail.

Sur la petite photo carrée, ce qui m’amuse et en même temps m’effraye, c’est que le petit garçon coiffé d’une casquette se tient au garde à vous, tenant à ses côtés un fusil qui, vu sa taille, n’est sûrement pas un jouet. Il monte la garde, comme il l’aura sans doute vu faire dans un film… Derrière les balustres aux motifs géométriques - qui m’évoquent étrangement un masque - dépassent les branches de jeunes palmiers; au fond, près du mur se trouve un dragon en bois de style oriental. Je remarque aussi que, tout comme le garçon de l’image de gauche, celui-ci porte des tongs.

J’en connaissais une autre, prise dans des conditions semblables. La photographie d’un jeune garçon âgé de dix ou onze ans, debout sur le seuil du patio ceint de claustras. Quand j’ai remis la main dessus, il y a quelques jours, je me suis dit « Ha, c’était donc ça ! ».

La maison au petit patio se trouvait, elle, à Nouakchott. Nous y avons résidé quelques mois, mes parents et moi, avant de nous installer dans une maison plus spacieuse. Située en périphérie de la ville, dans les quartiers neufs, elle se dressait  donc à la lisière du désert. L’intérieur était sombre, éclairé par des sortes de meurtrières pour éviter la chaleur. C'est dire s'il faisait chaud. Or, ce qui me surprend, c’est que l’enfant que j’étais alors portait, ce jour là, un pull-over et des chaussettes…  

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