photographie


Walker Evans, Polaroïds, 1973-74
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(2 - Trouble in paradise)




Christoph Martin Scmhid, Garbage Bag (extrait de la série “Trouble in Paradise ») , 2007

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Il y a une longue tradition qui a fait des grandes capitales les lieux privilégiés de promenades photographiques. Nombreux sont ceux qui ont dessiné, au cours des années, différents profils de Paris. Les images de William Eggleston, qui sont actuellement présentées à la Fondation Cartier, apportent ainsi leurs contributions à ce portrait mouvant.

L'ensemble des petits formats, qui se déplie sur les murs de la première partie de l’exposition, donne à voir des photographies réalisées au cours de trois séjours succéssifs (de 2001 à 2007) que l’artiste a effectuésdans la capitale. Le choix d'un accrochage simple et linéaire traduit assez bien dans son enchaînement l’idée d'une traversée, nous invitant, par l’alternance des vues rapprochées, à considérer au plus près les signes qui composent la trame graphique de cette ville. Dès les premières images, le ton est donné, il ne s'agira pas de montrer un  visage complaisant de Paris, une vision attendue, mais rompre avec les clichés. 

Eggleston s’attache ainsi, à sa façon, à pointer son objectif sur des fragments de façades bariolées comme des peintures de Kenneth Noland ou des vitrines flamboyantes aux parfums vaguement exotiques, à lever le nez au ciel pour contempler un nuage, ou encore à s'attarder sur les motifs imprimés (réclames, toiles cirées, devantures) qui affichent les relents d’une culture Néo-Pop. Paris est là, aujourdhui, n'en déplaise aux nostalgiques de la baguette, dans une canette de coca-cola enfermée dans le film transparent d'une poubelle, Paris est là dans les reflets d’un trottoir humide zébré d’éclairs fluorescents que traverse la silhouette d'un piéton, évoquant les fameuses images de ces parisiennes (de Cartier-Bresson ou  de Ronis) sautant par-dessus les flaques des caniveaux. Paris est là entre les peintures écaillées d'une baraque foraine et les panneaux publicitaires lacérés de Villéglé, dans les cageots de Ponge, dans ses enseignes aux néons suspendues à l'angle des rues grises, à l'étallage des bouquinistes qui aiment le mélange des auteurs et des genres. Paris est là dans ses sièges de bar en plastique, dans ses plantes en pot, dans son crachin d'automne et sa lumière estivale.


Paris est aussi figurée par ses habitants et les visiteurs qui la sillonnent : ici, le mollet délicat d'une jeune femme se détachant sur les pavés, là, une passante coiffée d’une cloche mauve, qui semble sortir d’un tableau de Vuillard, d’autres s’abritant d’une averse dans un jardin, puis des ouvriers et des touristes, ailleurs des enfants qui s’avancent en dansant vers des jets d’eau interdits,  des bustes de chair ou de pierre, des silhouettes qui s’effacent et se fondent dans l’arrière plan d’une rue, ou encore, à la sortie du métro Bastille, cette mendiante au visage inquiet qui ravive le souvenir de ce très beau portrait de Dorothea Lange (Mère migrante), pris en 1936 dans le sud des Etats Unis, au moment de la Grande Dépression. 

 

Dans le fouillis des signes, dans l’interférence des graffitis et des tags, le long des palissades aux couleurs criardes, s’écrivent les invariants des traces de la modernité. Car au fond, il s’agit bien d’abord de cela : rendre compte de Paris comme de n’importe quelle autre ville, dans ce télescopage de l’Histoire et de l’histoire des images, prélever les bribes de ce qui figure une Ville, aujourd’hui, Paris peut-être...

 

En contre-point (ou en écho) à ce chemin émaillé de douceurs et d’acidités, de tendresses et de violences, d’illusions et de faux semblants, Willam Eggleston propose des dessins de petits formats.

Ceux-ci, visiblement réalisés sur un mode automatique, ne sont pas figuratifs ; ils condensent, par strates, tout un vocabulaire graphique : points, lignes, spirales, virgules, hachures nerveuses. Tous (ou presque) sont tracés au feutre ou au crayon de couleurs rappelant aussi bien, par l’enchevêtrement des lignes les premières compositions de W. Kandinsky que celles de F. Stella, ou encore, justement, ces tags qui envahissent les murs, colonisent toutes les surfaces urbaines et qui sont présentes dans plusieurs de ses clichés.


La seconde partie de l’exposition insiste d’ailleurs - comme c’est  le cas pour le livre édité à cette occasion - sur un vis-à-vis entre ces deux registres d’images. Au mur se trouvent une série d’encadrements rapprochant dessins et photos, sans chercher à priori à établir une relation de coïncidence immédiate de l’un à l’autre. L’un de ces montages, par exemple, associe d’un côté une petite composition verticale aux couleurs très vives (jaune rouge et mauve) et de l’autre la photographie d’un portique de cintres auxquels sont suspendues des robes noires. Cette confrontation insolite est encore visible dans deux des trois vitrines où figurent d’autres essais, ainsi que de probables maquettes de mise en page du livre.


En y regardant de plus près, c'est-à-dire en faisant abstraction des sujets photographiés, on comprend cependant que ce sont des questions analogues qui se tissent dans ces deux univers, profondeur, contact des masses, perturbation des plans, enfouissement sont présents de façon équivalente dans ces deux modes de représentation, l’un aiguillant l’autre.

Ce que Eggleston nous livre ici de façon sensible, pas ses dessins, c’est tout autant sa façon de voir, d’envisager que d’écrire le réel qu’il découpe autrement dans son viseur, et dont Paris (ou Memphis) ne serait pas le sujet mais le réservoir.

 

Le nuage qui s’étire sur l’azur vaut bien la tache de rouille qui ronge l’aile d’une voiture, la courbe d’un rétroviseur de scooter n’est pas si différente de la bouille de mickey, la vibration d’un écran végétal dialogue avec des traces de doigts sur la poussière d’une vitre, la procession des cintres peut aussi s’avérer être une procession de saints. Ici la métaphore est partout à l’œuvre parce que derrière l’image se tient une autre image nourrie de toutes celles qui ont précédé et qui ressurgissent ici par bribes. Eggleston ne photographie pas seulement avec ses yeux mais peut-être, et surtout, avec sa mémoire, non pas de façon préméditée mais sur le principe de la rencontre, de l’affleurement : le sujet qu’il croise révèle souvent l’image qui sommeille.

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William Eggleston I Paris

Fondation Cartier

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(Oskar Schmidt)


« Une jeune fille dans une robe courte d'été est agenouillée sur le plancher nu, absorbée dans un livre. Chaque fibre de son corps semble être tendue. La pose quelque peu artificielle contraste nettement avec l’attitude détendue à laquelle invite habituellement l’activité de la lecture. Le grand format de cette « fille avec un livre » peut-être considérée comme exemplaire du processus créateur d'Oskar Schmidt.

Au travers de ces univers, dont les images sont méticuleusement construites, le photographe cherche à s’émanciper de la fonction de démonstration empirique qui reste encore attachée à ce médium. L'intérêt n'est pas centré sur la reproduction d’une réalité matérielle mais sur le dépassement poétique du motif. Les poses de ces jeunes filles, élaborées hors de toute anecdote, donnent aux figures une grande présence physique. Néanmoins, l’effet conscient d’une exaltation physique, proche de la perfection, ne cherche en rien à s’inscrire dans le registre d’une provocation à connotations sexuelles et encore moins à susciter du désir. Au lieu de cela, l'observateur, pris dans la contemplation de la pureté de ces formes idéalisées, ne peut que se projeter dans ces figures. L'assimilation de l'image passe par la reconnaissance de cet état éphémère donné, devenant un acte autoréflexif. Derrière le témoignage douloureux d'une sensation irréparablement perdue se trouve la tentative d’atteindre au sentiment d’une sorte d'éternité, hors de la matérialité de l’espace et de la perception du temps. »


Oskar Schmidt – Jeune fille au livre, 2005                                                  Balthus – Le salon II, 1942

 

On peut s’étonner que cette courte présentation de Thilo Scheffler, rédigée au sujet des photographies de Oskar Schmidt, n’évoque pas un instant l’emprunt direct et évident que ce dernier fait aux peintures de Balthus et ce plus particulièrement pour la photographie intitulée Jeune fille au livre.

Que ceci relève de la volonté désormais banale d’occulter les références directes ou indirectes d’un travail contemporain aux œuvres du passé ou plus simplement d’une ignorance sincère de son auteur (ce dont je doute) ne peut, dans un cas comme dans l’autre, que prêter à confusion.

 

Les seules questions qu’il semblerait pourtant utile de poser, pour y voir clair, sont précisément celles qui touchent aux citations explicites des œuvres de Balthus auxquelles procède le photographe.


En observant un grand nombre de ces images, réalisées entre 2005 et 2009, on peut se rendre compte que ce n’est souvent qu’un fragment des tableaux qui sont utilisés : une figure sur deux, ou un simple élément du mobilier… Par ailleurs, si les postures imitent au plus près les gestes de certains des personnages figurés par Balthus, ni les costumes, ni le contexte ne sont restitués ou reconstitués. Ainsi, la citation semble agir ici sur le principe de l’extraction minimale mais suffisante (tout au moins pour les figures) pour que la reconnaissance s’effectue sans difficulté (pour un spectateur familiarisé aux œuvres du peintre).

Le procédé n’est certes pas neuf et l’histoire de la photographie de son origine à nos jours ne manque pas d’exemples de ces jeux  d'emprunts, avant que ce ne soient les photographies elles-mêmes qui finissent par servir de point de départ, ou de modèle, à des peintres… Bref, qu’est-ce qui, partant de ce processus, peut bien faire l’intérêt d’une part du propos, et d’autre part de cette l’image ?

 

Risquons un début de réponse : le choix d’isoler dans ces tableaux des personnages, dont l’attitude au sein de la toile d’origine peut sembler étrange, équivoque - parce que forcée, outrée -, de ne retenir d’une composition que l’un ou l’autre des éléments du mobilier (une table, une bassine, un escabeau…), produit un éclairage singulier de la figure choisie, renforçant le caractère théâtralisé de la pose et, simultanément, induit une sorte de banalisation de la gestuelle, ou de la fonction des objets.

 

Ce qui dans les toiles de Balthus prenait son sens par la mise en scène générale d’une pièce baignée dans un jeu complexe d’ombres et de lumières, de rappels de formes, de rencontres incongrues, et bien évidemment du traitement pictural (tantôt velouté, tantôt rugueux) est ici clairement désamorcé. Le sujet ou l’objet posé dans un espace neutralisé redevient, sinon un possible modèle, tout au moins un simple acteur, ou un accessoire pour une prise de vue.

 

C’est dans cet écart, ce détachement et cette usure que situe visiblement la démarche de Oskar Schmidt et si les images obtenues ont  volontairement évacué toutes dimensions sensuelles et charnelles, malgré les sujets ou les poses, ce n’est pas à mon sens pour témoigner d’un « paradis perdu » de la fonction de l’image, mais bien pour en assumer, par ce jeu de déconstruction (décidément postmoderne), toutes les conséquences.


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(Andrew Bush / Adler Gosbert)


Une lectrice attentionnée m’a fait parvenir, il y a quelques temps, deux ou trois reproductions d’un travail photographique d’un certain Andrew Bush qu’elle appréciait et dont elle souhaitait que je parle ici. Il s’agit d’images présentant différentes personnes saisies au volant de leur véhicule. Un sujet simple que ce photographe américain a réalisé, depuis 1989, à Los Angeles et ses alentours.

 

 

On le sait, la culture de la voiture (the car culture), est pour les américains une tradition qui trouve son origine dans le modèle des convois qui sillonnèrent le territoire dès le début de la conquête de l’ouest, ou encore dans celui des cow-boys et de leurs inséparables montures. Les chevaux se sont mécanisés mais l’attachement reste le même dans un pays où les distances ont l’importance que l’on sait. En ville et particulièrement à L.A, en raison de l’étendue de cette mégalopole et de l’absence d’un réel système de transports en commun, la voiture s’avère être plus qu’indispensable. Liée étroitement au mode de vie, celle-ci apparait donc comme l’un des dénominateurs communs les plus observables de cette société, tout en étant aussi le reflet (parfois le double) de son propriétaire.

 

Ce sont à ces différents facteurs que Andrew Bush semble avoir été sensible dans cette série de photographies parfois prises à l’arrêt, mais le plus souvent à la hauteur d’un véhicule dépassé en pleine course. Pourtant, plus qu’un constat (ou qu’un inventaire) de la population et du parc automobile d’une partie de ce continent, ces images constituent d’abord une série de portraits qui, à défaut d’être d’une inspiration franchement neuve, a tout au moins été perçue comme réjouissante et très « branchée ».


 

Ceci étant, il n’est pas le seul. Le travail de Adler Gosbert, interrogeait lui aussi en 2005, par des prises de vues à la dérobée, réalisées dans les rues de Reggio Emilia, en Italie, les attitudes des conducteurs. Cette suite intitulée Drivers, prise en légère plongée, se concentrait davantage sur l’habitacle clos et protégé des vitres fumées.

« Je suis venu à Reggio Emilia avec une idée : j’étais intéressé par les voitures et j'ai voulu continuer à travailler sur ce thème, que j’avais déjà abordé l’année précédente. […] La rue est la frontière entre la vie privée et la vie publique, une ligne de démarcation si vous préférez. […] Je m‘étais intéressé, dans mon travail précédent, aux objets qui se trouvent dans les voitures, ceux-ci visibles aux passants donnant une certaine idée de la vie privée de personnes qui utilisent le véhicule […] On pourrait dire que mon travail a toujours quelque chose à voir des frontières et avec des limites. Je trouve intéressante la situation où la voiture s’arrête à un feux : c'est un moment où les personnes sont recentrées sur elles-mêmes[...] Parfois elles laissent aller leurs regards dans le vague, mais pour utiliser une expression allemande, on dirait qu’elles sont comme "dans une vitrine" […] Il ne s’agit cependant pas ici des portraits réels, car ceux-ci sont pris par derrière ou sur le côté. […] Je suis intéressé par la corrélation existant entre et les sphères privées et publiques, dont la voiture est l’un des objets typiques ou emblématiques…». déclarait ainsi l'auteur de ces photographies.

Encore plus radicale (et donc plus unitaire ou uniforme) que la série de Andrew Bush, cette séquence, dominée par des tons bleus et froids, semble plutôt conçue comme une sorte d’intrusion, un peu à la manière des méthodes de contrôle utilisées pour la surveillance. L’épuisement de l’image, énoncé par le choix d’un cadrage identique, entretient néanmoins, par le choix d’un format panoramique, une dimension fictive.

 

On trouvera cependant dans le livre de Robert Frank, Les Américains,  deux clichés assez proches, par le cadrage ou par l’esprit, des deux travaux présentés ci-dessus, puisqu’il s’agissait déjà en 1955, de façon moins manichéenne et systématique, de porter un regard sur un pays et sur ce qui pouvait définir (traduire) un mode vie et une façon d'être.

Si rien n’interdit de pratiquer l’hommage et la reprise, le travail de A.Bush et celui de A.Gosbert sont, à mon sens, les illustrations exemplaires de plusieurs autres démarches contemporaines qui, ayant localisé une petite idée dans un ensemble plus dense et plus complexe, se contentent souvent d'en répéter la forme, jusqu’à l’épuisement de la source.


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