peinture

(Claes Oldenburg)


« Les objets de consommation perdent leur superbe et, flasques, pendouillent de manière grotesque à un fil ou à un clou : une prise électrique – mâle évidemment- ou encore une échelle molle confectionnée en 1967 disent avec une intonation frondeuse le ridicule attaché aux démonstrations viriles habituelles »

 

Maurice Fréchuret, Le mou et ses formes, Editions Jacqueline Chambon 1993 (p. 163)



Le travail de Claes Oldenburg occupe depuis longtemps une place de choix dans l’univers de la sculpture monumentale. Bien que j’avoue une certaine préférence pour ses premières œuvres, et les objets de petites dimension,  force est de constater que, tout au cours de ces années beaucoup de ses réalisations ont su, avec humour et finesse, s’insérer dans l’espace public. Certes, toutes n’ont sans doute pas la même force et certaines peuvent même sembler plus faciles que d’autres, voire plus décoratives.

La grande qualité de ces sculptures ne repose pas seulement sur le changement d’échelle, le surdimensionnement d’un objet ordinaire, mais tient d’abord au choix des matériaux que l’artiste associe à cette transformation. La rigidité ou la mollesse (hard and soft) de certains volumes tient avant tout à cela.


 

The soft toilet (1), par exemple, réalisé en toile vinyle, partiellement rembourrée de kapok évoque par l’affaissement de sa cuvette la gueule ouverte d’un hippopotame, the Ghost Drum Set (2), composé de 10 éléments en toile (représentant les différents éléments d’une batterie), bourrés de billes de polystyrène, cousus et peints en blanc, ressemble par bien des aspects à une nature morte.

Le lavabo (version dure 4), réalisé en carton, a l’allure d’un monument antique - tout comme d’ailleurs The Flashlight (La Lampe torche) peut être assimilé à une  colonne - tandis que la version molle (soft lavabo ghost version 5) rappelle la dépouille supposée de Michel-Ange peinte en guise d’autoportrait dans le jugement dernier, que la représentation en plâtre d’une Bouche d’incendie (Fire plug souvenir 3) convoque sans ambigüité celle d’un buste féminin primitif badigeonné de substances organiques.


Enfin, la reprise géométrique et articulée de la tête de Mickey (Géometric Mouse) est on ne peut plus proche, par les jeux de plans des volumes épurés, des sculptures de Antony Caro ou Calder.

 

Pourtant, plus encore que les sculptures, ce sont les dessins de Claes Oldenburg qui ont souvent retenus mon attention, car c’est finalement sous cette forme, somme toute très classique, que naissent ses intentions, que l’opération de métamorphose s'amorce et s’opère. Nombreux projets de sculptures sont d’ailleurs restés à cet état d’ébauche, de rêves notés ; certains d’entre eux ont été poussés jusqu’à la maquette dont le choix des matériaux induit aussi l’objet à venir.


Comme chez Rodin, ce travail d’approche fait de croquis griffonnés, d'aquarelles ou  épures, révèle assez bien, je crois, ce qui, par la ligne, fait penser le volume.

 

Lorsque Claes Oldenburg prend comme sujet un ventilateur (« The Soft fan »), il peut choisir d’en adoucir les différents éléments rigides et tranchants et, finalement, par un crayonné disloqué sous l’aquarelle, d’en assouplir la ligne robuste de l’armature au point que cette fière fleur de métal finisse par être fanée.


Lorsqu’il figure deux mégots accolés, leurs filtres évoquent, par le traitement du pastel, le duveteux de la chair, et l’on comprend soudain que les tubes de papier froissé qui les prolongent ne sont peut-être rien d’autre que les jambes d’un pantalon en partie descendues aux genoux.

 

Le corps (et plus particulièrement l’érotisme qui lui est associé) est l’un des moteurs de transformations des objets dans l’œuvre graphique de Claes Oldenburg. Un aspirateur couché sur le côté, un tube de peinture peuvent facilement renvoyer à une figure féminine allongée et une pince à linge à une idole primitive (ou au baiser de Brancusi), une poignée de frites tombant d’un cornet suggère des jambes s’agitant sous une jupe, un double interrupteur mime une poitrine, un moteur de hors-bord, une gouttière en PVC, une clée  plate (et même le visage géométrisé de Mickey) s’avèrent être des attributs masculins…


Claes Oldenburg -  Lettre Q, 1974 et  Nu assis, 1959

La lettre Q, vue comme une bouée trop gonflée, une outre trop pleine ou un ventre replié sur le nombril laissant laisse trainer au sol son appendice, en est évidemment l’un des plus explicites.


Ces jeux d’équivalences graphiques entre la forme d’origine et ce qu’elle finit par induire montrent à quel point, pour Oldenburg, la fonction du dessin constitue des effets de loupe, de filtres ou de miroirs déformants), caractéristiques déjà présentes dès ses premiers travaux. 


 

Femme, 1960 - Femme (détail) 1960 - Mannequin unijambiste, 61 - Planche (détail), 65 - Frites tombant d'un cornet, 66.

 


L'influence de Jean Dubuffet, qui se manifeste à la fin des années 50, tant par les matériaux frustres que pour le mode de représentation, est sans conteste celle qui marque un tournant dans le travail de Claes Oldenburg. Son univers de formes se simplifie, le dessin parfois combiné aux fragments de journaux déchirés insiste sur un aspect modulaire et des jeux d’enveloppes plus arrondies. Cette approche plus « brute », appliquée aux objets manifestes du monde urbain, donnera rapidement naissance aux premiers accessoires du Magasin (The store, 1962) : objets en toile ou en plâtre repeints sauvagement, dans des tons criards, répliques grossières de produits de consommation courante (aliments, vêtements…).


Ce sont ces figures simplifiées, exprimées par le collage et le dessin, ramenées à leurs principes élémentaires, qui vont autoriser (déclencher), sur un principe de vases communicants, les mécanismes de correspondances formelles. En témoignent encore ces quelques études de Gomme pour machine à écrire (Typewriter eraser) qui sont caractéristiques des différentes pistes envisagées par Oldenburg : tantôt cocarde ou médaille, tantôt  figure totémique ou cyclope, tantôt poupée... et encore langue pendue, tornade ou jeune fille aux bas.


 

 

[...]

 

 

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 (Michelangelo Pistoletto)


 «… et je pense que mon premier pas touche vraiment à l’archéologie de l’Art, c’est-à-dire au concept même de l’icône qui a une signification très profonde dans l’art figuratif, puisqu’elle est la projection de la pensée spirituelle ; la figuration est un des éléments importants de l’histoire de l’Art qui ne commence pas avec l’icône mais avec le graphite sur les parois des cavernes. Nous sommes toujours dans le champ de l’élévation de la pensée et dans le même temps, de la représentation de la réalité. »


Extrait de l’entretien Michelangelo Pistoletto et Gilbert Perlein 19 février 2007 (Mamac)

 

 

La figure au teint laiteux offre aux regards la courbe souple de la nuque aux hanches, les globes fermes de ses fesses. Le corps, légèrement basculé sur le côté, prend appui sur un socle partiellement recouvert d’un tissu. La femme amorce un léger pas qui cherche à traduire (selon les anciens critères de représentation de la statuaire hellénistique) l’expression d’une anima de ce volume sculpté, qui cherche à l’arracher, par ces artifices, au poids statique de la pierre. Faisant face au corps blanchi, un monceau de vêtements est empilé pêle-mêle contre un mur. L’ensemble s’intitule Venere degli Stracci  (Vénus aux chiffons).


Présentée pour la première fois en 1967, cette œuvre de Michelangelo Pistoletto lui valu d’être aussitôt associé aux travaux de l’Arte Povera. Pistoletto, choisissant de confronter une forme classique (idéal esthétique, culture noble ?) avec l’accumulation triviale et modeste de fripes (artefact et rebus, esthétique de la banalité) délivrait ainsi une œuvre qui semblait en effet incarner certains des principes chers à la théorie que Germano Célant commençait à élaborer et qui contenait précisément d’une part  l’usage de matériaux pauvres, et de l’autre une certaine approche politique des institutions culturelles et plus généralement un regard critique sur la société de consommation.


En partie enfouie dans cet amas de tissus colorés empilé en vrac, cette Vénus aux chiffons a été perçue, dans ce contexte, comme la manifestation emblématique d’une utopie contestataire.

 

« La Vénus est pérennisée depuis longtemps. Elle est la mémoire et les chiffons sont la quotidienneté, la transformation au sens de la matière ; ils représentent tout ce qui passe, comme les modes. Il y a le durable et le passager. Les chiffons sont des produits dégradés de la société de consommation. Avec Vénus aux chiffons, nous nous trouvons devant un rapport classique à la beauté, à la quintessence de la féminité, à la fécondité, l’universel et l’éternel, et c’est Vénus qui soutient cet amas de chiffons, qui le repousse en arrière. Vénus, devant cette invasion d’ordures créées par la modernité, revient en arrière… », précisait ainsi Pistoletto.

 

Si l’évidence de cette mise en scène tient aux relations complémentaires* qui, dans l’apposition de ces deux motifs (le marbre et les vêtements) déplie à l’infini un jeu dialectique (couleur /non couleur, souplesse /rigidité, pluriel /singulier, négatif /positif, l’habit /le nu…), la pièce s’inscrit aussi évidemment, avec toute la retenue nécessaire, dans la lignée d’un geste Duchampien : belle mise à nue, mille et une fois reconduite, comme en témoignent la montagne des oripeaux.

Autrement dit, l’œuvre déborde la seule logique du discours circonstanciel pour interroger l’histoire de la pratique du langage et de l’image.


 

Œuvre évolutive, Vénus aux chiffons a connu et connait encore, depuis sa première apparition des modifications de présentations substantielles essentiellement liées à la disposition et à la quantité des chiffons (étant entendu que ceux-ci ne peuvent être réinstallés à l’identique).


Seul le modèle de la Vénus demeure, comme élément invariant du dispositif et, détail qui mérite d’être souligné, cette sculpture figurant une Vénus à la pomme ne renvoie pas, comme j’ai pu le lire, à une sculpture antique mais à la période néoclassique : l’auteur est un sculpteur Danois, Bertel Thorvaldsen (1770-1844), l’œuvre étant datée de 1816.

 

Venus submergée par la masse multicolore des chiffes, ne serait donc plus la beauté radieuse du mythe originel qui fièrement faisait face au sortir de l’écume. Réplique de réplique de la représentation initiale, moulé en ciment (1967) puis reproduite en marbre (1974), elle est l’équivalent d’un reflet qui s’abîme sans fin.


Pourtant, paradoxalement, les couleurs chamarrées de ces pauvres loques ravivent et rehaussent la silhouette quelque peu académique de la statue originale. La beauté tient peut-être finalement aux chiffons?

 

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* D’autres sculptures de Pistoletto, produites dans ces années là, utilisent avec insistance cette rhétorique duelle (Scultura lignea 1965-66, L’Etrusco 1976) et le dispositif est encore similaire pour le travail des Tableaux miroirs qu’il développe au cours des années 60-70, ainsi que pour les sculptures hybrides des années 80.

 

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(Julie Faure-Brac)


Il s’est trainé dans les hautes herbes qui se confondaient avec sa toison. Il a reniflé la terre, remué les feuilles humides, enfouit son museau dans l’humus, creusé son trou. Il est là, maintenant à quatre pattes la gueule prise dans le reflet de la marre où il vient s’abreuver. Elle regarde en silence l’animal au corps blanc siroter le jus noir.

 

Rien, du regard clair et de la silhouette frêle de Julie Faure-Brac, ne laisse soupçonner l’univers à la lisière duquel elle évolue. Celui-ci est fantasque, sinon fantastique.  C’est un monde inquiétant et troublant où rôdent et déambulent des figures sans âge, des personnages grotesques, qui errent ou s’affairent dans une nature sauvage et intemporelle, un monde surnaturel parfois hostile et parfois drôle.

 

Êtres Hybrides peuplant des terres dévastées, des forêts profondes, des talus herbeux et des ravins désolés, mangeurs de bois, buveurs de lait rance coulé des arbres, acrobates de branches, réfugiés des terriers, figures mutantes d’un passé prochain, d’un futur recomposé, ces figures primitives et nues sont pourtant, par bien des aspects, nos semblables. Perdues, menacées, menaçantes, égarées, décalées elles chutent, décollent, dansent. Leurs membres sont élastiques et réversibles, leurs figures hirsutes.


Les différents médiums qu’utilise Julie Faure-Brac (photo, dessin, sculpture, vidéo), malgré l’hétérogénéité apparente des effets plastiques, construisent pourtant un dispositif homogène dont le liant est la fiction. Plusieurs éléments et notions s’y font écho (matières, personnages, environnements, symboles…) produisant une série de réseaux et de territoires où chaque partie vient trouver sa place.

 

Ses gravures et ses dessins, de petits ou moyens formats, sont tracés de lignes fragiles, mais fouillées, qui puisent leur inspiration autant du côté de la bande dessinée que dans les sombres eaux-fortes de Goya. Le sol ou l’air fourmille de virgules noires régulières qui se cristallisent ou s’aimantent pour former paquets, végétation sommaire, fourrure et poils. L’imaginaire qu’elle y tisse est nourrit aussi bien de souvenirs de contes que des lectures de Georges Bataille et bien entendu de Samuel Beckett.

 


Peut-on cependant vraiment parler d’une mythologie personnelle en ce sens que tout y est, par définition même, hybridation culturelle. Entre paradis perdu et paysage désolé d’une après-catastrophe, ce paysage est un décor minimum, une scène sommaire où se joue l’absurde. Les sculptures, mi-animales mi-humaines, s’inscrivent ainsi dans une longue tradition du monstrueux et du merveilleux qui peuplent les mythes de tout temps Divinités archaïques de la Mésopotamie, des Amériques (du sud au nord) et de l’Afrique, satires ou sirènes, gorgones ou centaures, gargouilles et chimères : figures des métamorphoses.

 

Si ces êtres nous ressemblent parfois, c’est bien davantage par leurs comportements que par leur apparence (quoique!), ils incarnent des archétypes de l’humanité par leur sauvagerie, leurs archaïsmes, leurs rites. Certains vivent seuls, terrés dans une motte de poils, d’autres s’agitent en bandes ou vivent en colonies sur les flancs d’un cratère sans fond. Ils bâtissent d’improbables demeures pour pouvoir tourner autour, ou danser aux sommets des terrasses. Ils regardent aussi pleuvoir les pierres et parfois tombent comme des feuilles. Souvent ils ne font rien.

 

Ils nous ressemblent surtout par l’expression animale de nos désirs ou de nos instincts. Équivoques ou ambigus à souhait, ce sont nos doubles qui remuent et se déchainent dans ces corps patauds secoués sans fin de tremblements.   

 

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Julie Faure-Brac I Monde Poilu

Exposition du 05 /11 au 25 /11

Centre IUFM de Chaumont

 

 

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(Huiles sur papier, 09 09 Cult)
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 (Grant Wood)

 

« Les images passent pour être ce qu’elles ne sont pas. On les prend pour des portraits, dont la seule valeur est de refléter des choses ou des visages, et dont la beauté éventuelle est dans leur sujet. Mais les images, pour peu qu’on les regarde, se détachent bien vite de ce qu’elles représentent et proposent, en elles-mêmes, une chose autre que leur sujet. Cette chose, tout l’espace de l’image l’appelle mais ne la dit pas, et on la sent là comme un mouvement qui, sans cesse, travaille ce qu’on prenait pour un reflet et le tourne vers le mystère.

Autrement, la réalité serait l’explication et l’image ne serait rien. Et si l’image n’était rien, la réalité n’aurait aucune expression. »

Bernard Noël, Journal du regard - Pol éditeur, 1988 (P.55)

 

 

J’ai évoqué, récemment, deux des courtes séquences qui encadrent le propos du film the Cedar Bar d’Alfred Leslie : l’une est située en introduction et l’autre pratiquement vers la fin, précisant que ce groupe d’images renvoie, de façon assez explicite aux œuvres du peintre Grant Wood.

 

La première d’entre elles est une libre réinterprétation du portrait Femme avec une plante (1929), la seconde présente un homme aux labours : elle s’inspire d’un double motif, celui de la charrue abandonnée au premier plan d’un paysage (1931) et de plusieurs détails d’autres tableaux où un fermier est effectivement montré attelé à cette tache. La dernière, la plus connue, celle qui, avec les boites de Kampbell’s de Warhol ou le Drapeau de Johns, par exemple, est devenue, dans l’imaginaire collectif, l’un des blasons de l’art des Etats Unis d‘Amérique ; elle représente un couple devant une maison en bois (tirée à quatre épingles) et dont la forme de la fenêtre, en arc d’ogive, aurait inspirée son titre à la peinture en question. Il s’agit, on l’aura compris, de American Gothic, peinture qui se trouve aujourd’hui à l’Art Institut de Chicago.


Il y a longtemps que je me demande pour quelles raisons cette peinture, plutôt que d’autres, réalisées à cette époque, a exercé et exerce encore une telle attraction auprès du public. La facture en est finalement assez classique et le sujet on ne peut plus simple. De fait, ce n’est pas l’aspect exceptionnel du sujet qui fait l’intérêt du tableau : la Joconde, une boite de conserve ou une bannière en sont précisément les meilleurs exemples!  D’ailleurs, le thème ici représenté n’a rien de neuf ou presque.

 

Jan Gossaert Couple de personnes âgées, 1520 -  Charles Willson Peale Angelica Peale and Alexander Robinson, 1795

 


Avant de devenir l’emblème que l’on sait, détourné et plagié à l’envi - ce qui est un peu le sort de toutes les images qui passent à la postérité (Mona Lisa en sait quelque chose !), American Gothic fut cependant accueillie de façon très mitigée par une partie de la critique et du public : les uns lui reprochèrent de donner une vision caricaturale des fermiers du Middle West (dans un contexte où, il est vrai, le monde rural ne cachait pas sa méfiance vis à vis des idées progressistes qui se développaient à l’époque dans les grandes cités), les autres y virent précisément le contraire : un couple humble incarnant les valeurs profondes de l’esprit pionnier.

Grant Wood réfuta ces interprétations estimant que son tableau se voulait avant tout conforme à la réalité de son Iowa natal. Très vite, cependant, la polémique enfla, propulsant du même coup le peintre aux devants de la scène artistique américaine.

 


Barbara Rose, avançait, entre autres raisons, que ce tableau, incarnait à merveille le goût littéral d’un public américain pour l’art, ajoutant même que les américains furent toujours utilitaristes : « La morale puritaine tenait la peinture pour une sorte de jeu, sans intérêt dans le meilleurs des cas et, dans le pire immorale. Comme tout pays neuf, l’Amérique s’était donnée une culture orientée sur le travail bien plus que sur les loisirs. […] Les collectionneurs étaient généralement de nouveaux riches qui demandaient à la peinture une preuve de respectabilité sociale. Comme la peinture européenne et la peinture ancienne assuraient des garanties meilleures à ceux qui les possédaient, c’étaient elles qui étaient recherchées. » 1

 


Deux autres facteurs, peuvent aussi permettre de comprendre ce qui a pu être à l’origine de cet engouement. D’une part, datant de 1930 cette peinture coïncide avec le début de la longue période de crise que va traverser l’économie américaine, de l’effondrement de la bourse en 1929 à la grande dépression qui s’en suivit jusqu’en 1940. Les regards graves ou sévères de ce couple de fermiers modestes, campés devant la façade de leur habitation, furent tantôt interprétés comme chargés d’inquiétude pour les jours incertains qui se profilaient à l’horizon, tantôt comme déterminés à lutter pour leur exploitation.

 

D’autre part, construite avec une rigueur d’horloger, la toile condense de nombreux signes (symboles) qui sont déjà présents dans l’imagerie populaire, véhiculés tant par les photographies que par les multiples illustrations, qui ont largement participé à la construction de l’image de la conquête du nouveau monde et du mythe qui l’accompagne.

Si le traitement très minutieux et le soin porté aux détails font effectivement partie du vocabulaire de Grant Wood, l’étiquette de précisionnisme qu’on lui a collé notamment à propos de American Gothic et de quelques autres tableaux réalisés à cette époque ne définit guère l’ensemble de son travail. L’œuvre de Grant Wood, loin d’être homogène oscille entre de premiers travaux d’inspiration impressionnistes, une veine de portraits réalistes et satiriques, des ensembles décoratifs et symbolistes, une vision géométrique et naïve des paysages ou des scènes de genre.

 

De nombreuses études ont apporté, depuis la mort du peintre en 1942, des informations sur la genèse d’American Gothic. La maison, figurant en arrière plan, a été localisée à Eldon, dans l’Iowa, à plusieurs kilomètres au sud de Cedar Rapids, ville où résidait l’artiste. Wood l’aurait croisée en rendant visite à l’un de ses amis. S’il n’existe pas vraisemblablement de dessins préparatoires pour les personnages et pour la composition, Grant Wood aurait par contre réalisé, sur place, un dessin de cette construction modeste, assez typique du style Carpenter  Gothic (ou Gothic Revival), construite vers 1881-82. Aujourd’hui très visité, le lieu sert de décor aux multiples parodies photographiques du tableau auxquelles se livrent les touristes. D’autre part l’identité de ceux qui ont servi de modèle pour la composition est connue: il s’agirait de la sœur de l’artiste, Nancy (Nan), alors âgée d’une trentaine d’années, et du dentiste de la famille le docteur, B.H. Mc Keeby, proche de la  soixantaine. Un cliché datant de 1942 les présente d’ailleurs, posant à côté de l’œuvre.

 

 

En comparant le portrait de la femme, figurant dans American Gothic, aux photographies de la sœur de l’artiste, ainsi qu’à un autre portrait (1933) on peut se rendre compte que la ressemblance n’est, en fait, pas si frappante que cela. D’une part le visage est plus ovale et plus allongé, les arcades sourcilières sont un peu tombantes et les cheveux lissés semblent serrés par un chignon. La femme semble aussi plus âgée. Son costume et le camai qu’elle arbore font d’ailleurs penser à ceux d’un autre portrait représentant la mère de l’artiste (1929). Même si Nancy Wood a servi de modèle, il semble bien que, contrairement au portrait de l’homme, celui de la femme (à moins bien sûr qu’il s’agisse de quelqu’un d’autre ?) soit une synthèse entre la fille et la mère du peintre. On notera aussi que, en guise de paysan, c’est un dentiste qui tient la fourche. 

 



Récemment, un historien américain a rapporté des propos de Wood qui donnent un éclairage de l’intention de l’artiste au sujet de cette peinture :

« J'avais vu une maison de campagne, blanche et soignée,  avec son porche blanc et net - une maison de campagne construite avec des lignes gothiques sévères. Cela m'a donné une idée. L'idée était de trouver deux personnes qui, par leurs traits, s’accorderaient à une telle maison. J'ai regardé autour de moi, parmi les gens que je connaissais dans ma ville natale, Cedar Rapids, dans l'Iowa, mais je n’ai trouvé personne, parmi les fermiers, pour qui cette maison de campagne pouvait être un ferme. J’ai finalement incité ma propre jeune sœur à poser en se peignant les cheveux tirés en arrière, avec une raie sévère au milieu du front. Le travail suivant consistait à trouver un homme pouvant représenter le mari. Mon choix s’est finalement porté sur le dentiste local, qui a, à contrecœur, consenti à poser. J'ai commandé, pour ma sœur, à une maison de vente par correspondance de Chicago, le tablier imprimé typique des pionniers  ainsi qu'un bleu de travail pour le dentiste. Je les ai fait poser côte à côte, le dentiste tenant avec raideur, dans sa main droite, une  fourche à trois dents. La  fameuse maison de campagne apparaît à l'arrière-plan.».

 

Ce témoignage paru dans l’étude de John Evans Seery2, donne bien d’autres éléments et revient notamment sur les interprétations sulfureuses (et controversés) que Robert Hugues a donné du tableau, montrant la complexité du peintre et révélant la part d’ironie souvent insoupçonnée que contient son travail.


[...]

 

De 1920 à 1928, Grant Wood a effectué trois ou quatre longs voyages en Europe. Lors de ses visites de musées, il se montre particulièrement intéressé par les portraits des primitifs flamands et allemands dont ceux de Hans Memling, mais aussi très certainement Jan Mostaert et Dirk Bouts. Il y puisera autant le principe de construction spatial, que le traitement géométrique et stylisé du végétal ou l’attention portée aux gestes et aux étoffes…


Jan Mostaert -Portrait de Jacob Jansz van der Meer  (1505) - Portrait d’une femme (1525)

Hans Memling – Le Christ donnant la benediction , 1478-81


 

Il semble donc que le terme de gothique ne soit donc pas lié qu’à la simple citation de la fenêtre qui figure sur la façade, mais renvoie aussi, de façon implicite, la révérence picturale que Wood souhaitait pour ce tableau. On pourrait, à ce propos, s’étonner qu’American Gothic, qui figure parmi l’une des icones de l’art américain, soit on ne peut plus proche de la culture européenne, par un retour aux sources à peine dissimulé. Pourtant, Wood qui n’était visiblement pas à une contradiction près, appelait les artistes, en 1935, dans un manifeste intitulé « Révolte contre la cité », à se libérer de l’influence « colonialiste esthétique» européenne, propos, il est vrai, plutôt tourné contre les nouvelles formes architecturales, mais qui devait le ranger définitivement dans le courant des antimodernistes, proches des déclarations provocatrices de Thomas H. Benton estimant pour sa part que « l’art des peintres régionalistes symbolisaient d’un point de vue esthétique ce qui occupait la majorité des américains, c'est-à-dire l’Amérique elle-même ».

 

[...]

American Gothic, il faut le reconnaitre, ça sonne bien, ça claque comme un drapeau au vent  ou comme un coup de fouet! Utilisé ici au singulier, le terme renvoie, à priori d’avantage au style d’architecture qu’aux personnes présentes, même si certains ont par ironie associés le terme aux personnages.

 

En 1930, présentée au concours annuel de l’Institut d’Art de Chicago, la peinture remporte une médaille de bronze. Ce qui a évidemment retenu l’attention de tous, c’est le couple et l’expression de leurs visages. Rien d’étonnant, il occupe massivement le premier plan : on s’inquiète de leurs mines lugubres ou sévères, on veut bien y voir une allusion discrète au Paradis perdu indiquée par la mèche rebelle (petit serpent) qui s’échappe du chignon de la femme, on remarque bien entendu la subtilité de la construction frontale, l’analogie de l’ogive avec la forme de la fourche, reprise dans les coutures du bleu de travail et dans le visage féminin…

 


Tous s’accordent pour y voir un emblème authentique du monde rural, oubliant un peu vite que l’architecture des fermes du middle-west était sans doute moins raffinée que celle proposée ici et sur laquelle insiste pourtant le titre. En quoi (si ce n’est peut-être une certaine forme de nostalgie) ce type de construction, datant de la fin du 19e occupe-t-il à ce point Grant Wood qu’il décide d’en faire le sujet de son tableau (comme l’indiquait le témoignage ci-dessus) et, d’autre part, pourquoi choisir de dissimuler (au moins partiellement) son sujet derrière ce double portrait?

 

Concernant le style de la maison, il est possible que pour Wood qui a voyagé en Europe et étudié de près plus d’un édifice de style gothique, comme le montre par exemple une peinture réalisée à Nuremberg (Jour de marché, 1928), le terme appliqué à cette maisonnette de bois, dont seule une fenêtre conserve le vague souvenir, ne pouvait sembler que déplacé ou friser le ridicule. Le gothique américain, notamment dans la diffusion populaire qui en fut faite par les constructions de ces pavillons de bois, relève de la parodie stylistique. Plus que d’un maniérisme ou d’une coquetterie, il s’agit en fait d’une citation pauvre et prétentieuse. Voilà sans doute ce qui irrite Wood. C’est donc d’abord avec l’intention de s’en moquer, qu’il conçoit l’idée de son tableau ; c’est aussi sans doute ce qui le conduit à utiliser, plus précisément qu’auparavant, des références aux peintres primitifs allemands (Northern Renaissance ou Late gothic en anglais), pour « enfoncer le clou » et accentuer sa caricature.

 

Mais Wood a conscience que s’il veut se faire entendre, il doit le faire ailleurs que dans sa province (on ne prêche pas dans le désert !). Le concours annuel de l’Art Institute de Chicago semble de ce point de vue une vitrine toute indiquée. Pour que sa peinture passe le cap de la sélection et soit retenue par les membres du jury, il ne peut se contenter de proposer une représentation de cette seule maison, courant le risque de n’être pas pris au sérieux ou au pire d’être taxé de piètre illustrateur pour magazine. La présence de personnages s’avère donc nécessaire.

 

 


En fait, le rôle de ce couple dans sa composition consiste à intercepter le spectateur : on rentre dans l’espace du tableau par le regard frontal de l’homme et l’on en ressort par celui de la femme (qui semble observer un évènement extérieur à la scène). Entre temps, l’œil a glissé sur le triangle de la façade et peut-être noté, outre les éléments rigoureux de l’architecture néo-gothique, le petit agencement soigné des plantes d’ornement disposé dans un coin de la véranda (un bégonia et une sansevière, plus couramment appelée langue de belle-mère, identique à celle que tient précisément la mère de la mère de l’artiste dans le portrait de 1929). L’affaire est entendue : le titre conforte (avec bonheur ou regret) le spectateur, l’ensemble (figures et maison) renvoyant à une peinture d’histoire.

 

Si ce double portrait est là, c’est, littéralement, pour donner corps au pavillon, pour l’incarner en somme, il y est aussi paradoxalement pour distraire le regard et confondre le spectateur. Pour dire la chose autrement Wood savait que l’ogive ne faisait pas le gothique, pas plus que la salopette ne faisait le paysan!

 

[…]

 

 

Regardant les œuvres de Dirk Bouts, il m’est récemment apparu qu’un détail d’un des deux panneaux d’une peinture allégorique, présentant en arrière plan l’Empereur Otton et son épouse dans les jardins du château observant L’exécution du conte innocent, aurait pu inspirer à Wood son double portrait. 

 

Dirk Bouts - Détail du diptyque Le jugement de l’Empereur Otton, 1460

 

 

Pour l'anecdote, après la décollation du prince, la femme de celui-ci, certaine de l'innocence de son défunt mari, vint demander justice à l’empereur Otton qui avait ordonné l’exécution. Celui-ci pour vérifier la bonne foi de la veuve lui fit subir l’épreuve du feu ; celle-ci saisit la barre de fer rougie entre ses mains sans se brûler. L’empereur confus de sa méprise, et pour réparer sa faute envoya sa propre épouse au bucher. Dans ce détail du premier panneau de Dirk Bouts, le geste du doute quant à la justice expéditive de l’empereur se lit sur le visage de l’impératrice : une main venant effleurer l’épaule de son mari semble vouloir l’avertir : « Ne vois tu rien venir ? », expression que l’on pourrait peut-être appliquer au personnage féminin de Grant Wood.

 

Tout comme l’Empereur Otton fut, mauvais juge, dans la précipitation, aveuglé par les apparences de fausses allégations, il n’est pas impossible que, par un effet de miroir, notre regard porté sur American Gothic, soit finalement trompé par la présence de ce couple.

Ce que l’on ne voit pas venir dans le tableau de Wood ne se situe pas comme on pourrait le croire dans la direction des regards des deux personnages (soit en dehors du tableau), mais derrière eux, dans l’espace et dans le temps que matérialise la petite maison de style pseudo gothique (l’arbre cache parfois la forêt !). Si les costumes et les accessoires modestes se veulent bien une référence à l’esprit des pionniers, le petit pavillon de de magazine à un parfum d’imposture. American Gothic ! : un titre en forme de mot valise qui ne dirait rien d’autre que ce que le tableau donne à voir : deux braves autochtones accolés à une néo architecture.

 

 

Ce n’est donc pas le monde rural que Wood cherchait à tourner en dérision mais bien l’intelligentsia confite de certitudes culturelles.



[...]


Une chose encore. Lors de ses déplacements en Europe Wood n’avait surement pas seulement croisé que les œuvres du passé. En 1925, la naissance en Allemagne d’un mouvement intitulé la Nouvelle Objectivité, ne lui a pas échappé. Il s’exprimera plus tard d’ailleurs, comme l’indique plusieurs sources, sur le fait que ce mouvement artistique l’avait vivement intéressé.

 

 

Que l’on observe attentivement à ce propos la nature des images de Stuart Davis, Joseph Stella, Charles Demuth, Charles Sheeler… pour ne citer que les plus représentatifs de ceux qui, au début des années 30, revendiquaient « un art enfin américain », que l’on compare leurs travaux avec ceux des différents mouvements du vieux continent (Cubisme, Abstraction, Expressionisme…et la Nouvelle Objectivité Allemande) et l’on comprendra en quoi, finalement, cette nouvelle vision proclamée de l'Amérique n'était pas si éloignée  - c'est un euphémisme - de celles de leurs homologues européens, et que la démarche d’importation des formes picturales était encore assez équivalente, en architecture, à celle des styles néo-classique ou néo-gothique…

 

Enfin, rappelons les propos de Gertrude Stein : « Nous devrions craindre Grant Wood. Chaque artiste, chaque école d’art devrait le craindre, lui et sa satire dévastatrice. », qui, dès les années 30 avait bien pressentit toute la charge ironique du propos sans pour autant le condamner : «  ceci étant, ce n’est pas qu’un artiste satirique, mais l’un de ceux qui a un merveilleux détachement de la vie en général – une nécessité pour créer le meilleur de l’art ».

 

___

 

1- Barbara Rose La Peinture Américaine Skira 1986

 

2 - John Evan Seery  American Goes to college : political theory for the liberal art - State University of New York Press , 2002 (P.117-139),

 

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