« La photographie réconforte ou rassure l’observateur lorsqu’il reconnaît qu’il s’agit d’un prélèvement infime
dans le temps. Elle fascine lorsqu’elle reconstitue ou évoque les conditions mêmes de l’existence : effet de vraisemblance, filé, bougé, flou d’un mouvement souvent impossible à documenter ou à
garder fixe. Les images de Jeff Wall ont cette présence ambivalente : elles ont ce rapport à l’instant et puis, à la durée. Tout y est extrêmement figé, saisi dans une fraction de seconde ou
artificiellement suspendu, voire longuement immobilisé. L’artiste emploie les mots «staged», mis en scène, «directed», dirigé. Mais le malaise ou la fascination devant ses images naît de ce qu’il
est difficile, voire impossible, de croire à l’instant fixé. Chaque image appelle un mouvement qui lui est propre. », indique Nicole Gingras dans
son étude sur l’œuvre de Jeff Wall.
Jeff Wall « Milk », 1984Ici, le premier regard, ne serait-ce que parce que le titre nous y invite, se porte sur l’éclaboussure du lait. Celle-ci semble jaillir d’un sac en papier que la personne, assise à même le sol tient à la main. L’évènement semble d’abord appartenir au mouvement arrêté de ce liquide suspendu dans l’air.
C’est bien évidemment aux travaux de Harold Doc Edgerton que l’on pense tout de suite, à ses
photographies stroboscopiques qui permettaient de saisir ce que l’œil humain ne pouvait, jusque là,
percevoir, tant du point de vue de la taille des objets que de la vitesse et qui montrait ainsi un état inédit de la matière, gaz ou liquide figés et métamorphosés par la prise de vue.
H.D.Edgerton « Milk drop », 1937
H.D.Edgerton « Water in gobelet », 1934
Cependant, il est tout aussi probable, comme l’on noté plusieurs commentateurs, que cette explosion blanche
soit aussi associée aux drippings de Jackson Pollock, dont le photographe Hans Namuth a réalisé, dans les années 50, une série d’images de l’artiste au travail.


Jeff Wall « Sunflower » 1995

David Hockney « A bigger splash », 1967
Au premier plan de la géométrie froide et lisse d’une villa californienne, une gerbe d’eau produite par un plongeur vient, comme dans un instantané photographique ou un arrêt sur image, inscrire un intervalle temporel en l’absence de toute figure. Seule la trace fugace que laisse sur l’écran plat et bleu de la piscine celui qui vient de plonger, agit, conjuguant le temps et l’espace, comme une déflagration de ce décor aseptisé.

On pourrait aussi chercher à savoir ce que fait là cet homme, assis à même le béton, et qui il est. Sa pose (repliée), sa tenue vestimentaire (sans chaussettes ni lacets), son apparence négligée (cheveux gras, barbe de plusieurs jours) pourrait donner à penser qu’il s’agit là d’un clochard… mais rien n’est moins sûr.
La seule chose finalement que nous pouvons constater, c’est que la violence contenue dans la posture de cet
homme (révolte, désespoir, solitude ?...) contrastent avec la rigueur de l’appareillage d’un mur de briques aux joints impeccables. Là encore le jeu des contraires : ordre et
désordre, immobilité et mouvement (voirel’ immobilité du mouvement !) constituent les deux versants de cette image, un peu comme dans cette peinture hyperréaliste de Robert Bechtle qui
pourrait lui servir de contre-champ.
Robert Bechtle « Stcuco wall », 1977
Pourtant, cette vision proposée par J.Wall - car somme toute, cette image qui n’a rien de documentaire est bien de ce
registre là – inattendue et pourtant si familière de la détresse, ne doit cependant pas masquer la dimension implicite de cette mise en scène.
A. L. Rawson “Fist”, 2003
Andreas Serrano “Ejaculation in trajectory”, 1989
Marcel Duchamp “Paysage fautif”, 1946
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Pochoir mural réalisé à partir de l'oeuvre de J. Wall, 2000
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