Mercredi 1 novembre 2006 3 01 /11 /2006 19:00

...ça démarre doucement, dans la pénombre d’un immense hangar industriel aux piliers badigeonnés de rouge, si bien qu’au premier coup d’œil on pourrait prendre tout ce remue ménage pour un atelier de mécanique, parcouru de couinements légers sur un béton détrempé où se reflètent l’argent des néons entre lesquels circulent en troupeaux indisciplinés, musiciens, mécaniciens et spectateurs, au gré des sons de chaînes poulies et d’engrenages, ou là, une cocote minute qui distille l’air pour des flûtes à bec alors que, plus loin, des lueurs de flammes bleues crachent au passage des uniformes oranges qui arpentent le lieu, et l’on pince des cordes, casquette sur l’oreille, comme on tourne une manivelle pour un roulement de tambour à l’arrivée d’un chariot élévateur ronflant, levant une palette au-dessus des têtes, et une main se tend, doigts écartés comme un signal aux archets qui s’accordent, au soufflet de la forge portative, comme une respiration aiguisant les cordes d’une guitare montée sur une roue de bicyclette émet un chuintement voilé, la roue tourne, le destin de cette symphonie est en route, mouvement de foule qui se déporte vers cette autre machine sonore que des doigts experts agitent, une contrebasse répond au grésil d’un tour qui projette des étincelles, ça cliquette, ça accélère dans tous les coins, sur tous les temps, un tango mord sur une valse, les harmonies se superposent aux bruits du tac tac horloger d’une cascade de cymbales, tissant une trame sonore battue soudain par une samba effrénée à faire vaciller les lampes, la roue tourne comme à la foire, les ouvriers empoignent les violons en lâchant les clés à molette, et ça visse, ça crisse, ça ralentit pour repartir de plus belle à l’autre bout, une basse électrique fait écho à la sourdine juchée dans une benne secouée par un trompettiste qui entame un prêche lancinant, ça tape, ça tourne, ça enfle…ça revient, ça gonfle, ça résonne, des tuyaux cracheurs de feu comme les voix plaintives des baleines vibrent doucement…


(Echos du festival "Musiques de rue" qui se tenait en octobre 2006, à Besançon, dans une ancienne usine désaffectée où Mino Malan présentait sa "Symphonie mécanique"). D'autres renseignements sont  disponibles sur  La machine


Par ap - Publié dans : (re)vue
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Mercredi 1 novembre 2006 3 01 /11 /2006 12:24

Les bois débouchent sur la plaine blanche. Bois, plaine, passage à niveau alternent. Tout est blanc et noir avec par endroit des plaques vertes. En contrebas de la voie, les champs inondés renvoient les phares orange d’un camion qui glisse doucement à l’envers. Ciel gris plombé prisonnier des flaques qui ponctuent le manteau de neige,  pylônes et corneilles passant en coup de vent dans le cadre de la vitre, lacet brun clair d’une départementale qui se perd au loin dans les arbres, chapelet de têtes d’épingles jaunes, bleues et rouges qui dodelinent entre les boules de gui des arbres, touffes sombres des branches happées par la vitesse.

La première fois que j’ai effectué ce voyage vers Reims, il y a à peu près quinze ans, comme aujourd’hui, il neigeait. La campagne française, depuis Marseille, était engoncée sous un manteau de neige. Plus rien du sud à l’est n’avait de couleur, hormis, les signaux le long de la voie ferrée, les panneaux publicitaires, et quelques camions. Après huit heures de voyage, il me semblait ne m’être pas vraiment déplacé : tunnels, champs, villages, forets, villes, ponts, se succédaient comme une image en boucle…

Ligne grise du canal et, plus loin, la masse lustrée de la Marne qui serpente. Reflets métalliques espacés entre les verticales noires des arbres qui ponctuent au premier plan la campagne fade…

J’ai vu cette année là, à Epernay, du haut de la colline qui plonge sur la vallée, un paysage de Breughel, celui où un groupe de chasseurs, précédé par leurs chiens, descendent depuis la foret vers le village en contre bas. Ce jour là j’ai compris pourquoi le ciel de cette peinture était vert.


Par ap - Publié dans : écrits
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Mardi 31 octobre 2006 2 31 /10 /2006 20:25

On  peut remarquer d'emblée que c'est la même forêt, les mêmes arbres, les mêmes frondaisons, le même espacement entre les arbres…

En fait non ! Pas tout à fait, il manque la mer... Et ça change tout ! En fait c’est ailleurs, même si ça y ressemble, ailleurs et plus tard. Disons que c’est comme les deux extrêmes d’un panoramique qui commence sur les vagues et finit dans l’ombre des arbres mais dont le mouvement aurait été supprimé. Ou un contre-champ, peut-être, avec la césure temporelle dont nous, mortels, avons besoin pour croire à l’improbable métamorphose de « la plus belle », comme aurait dit Paris.

Un éternité, en fait, s’est écoulée, le temps du battement d’une paupière d’ange, entre la plage abordée et le rideau des orangers devant lequel elle se tient  maintenant. Quel âge avait-elle exactement, la première fois qu’elle a vu ce rivage ? Quel âge a-t-elle aujourd’hui ?


- Ca fait un siècle que je n’étais pas revenu ici !… façon de parler, bien sûr !…

- Pour les sardines, tu m’aides ?

- Quoi ?

- Les sardines… tu m’aides à planter les sardines !

- Ah oui !.. Évidemment !

- Tu avais quel âge, la dernière fois ?

- Justement… j’essayais de me rappeler… j’ai dans ma chambre un photographie de cette époque là….Tu as du la voir je suis avec ma cousine … on doit bien avoir 14 ou 15 ans là dessus. Tu sais cette photo en noir et blanc… j’ai un affreux maillot à fleur… j’ai l’air gourde. Je me souviens des jeux avec les autres enfants, on jouait à l’attrape, on faisait des rondes… Il y avait ….le fils du pharmacien, tu sais je t’en ai parlé…j’étais follement amoureuse de lui….

- Dis ! tu sais où sont les duvets ?

- Dans la coque, sur le toit de la Déesse...

(re)vénus - planche

Par ap - Publié dans : (re)venus
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Mardi 31 octobre 2006 2 31 /10 /2006 18:07

Le choc que j’ai eu en la découvrant sur le sable… Tu n’imagines pas ma surprise. Il aurait été content Jean avec une tête comme ça! Même jaloux, je crois, de ma trouvaille. J’aurais bien aimé voir sa trogne!

Posée là rien que pour le regard, comme sur un plateau. Trop lourde,impossible à embarquer! ... Juste là, disposée sous la lumière du soleil couchant, éclairée du bon côté. Un visage comme une éponge de salle de bain (une vraie), perforé de partout.

C’est le genre d’objet que l’on ne voit en général que pour ce que c’est : un vulgaire morceau de bois, ramolli par son séjour dans l’eau, rongé par le sel, usé par le ressac des vagues… en fait souvent, on ne le remarque même pas.

Mais celui-là, je l’ai repéré de loin, en me baladant sur la plage. Comme il  était assez haut sur le rivage, j’ai fais un crochet pour lui rendre visite. Plus je m’approchais, plus mon cœur battait. Je m’attendais au pire… je veux dire que j’imaginais le pire : la tête d’une bestiole bouffée par les crabes ou carrément autre chose…

Et puis voilà le morceau : du bois presque en chair qui me fait risette : une sacrée gueule quand même!


Par ap - Publié dans : brèves vues
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Lundi 30 octobre 2006 1 30 /10 /2006 22:25

Docteur S. : Tiens, Monsieur K., hier, je suis passé sur vos terres ...
Monsieurs K : Lesquelles ?
S : Celles du bas. Vous vous souvenez ? Monsieur K? On en a parlé l'autre jour...
K. : Il y a environ cinq hectares. Mais ça va être difficile. La ville veut m'exproprier. Hou là !
Docteur S. : Qu'est-ce qui vous arrive monsieur K ?
Monsieur K. : C'est à cause des talures... Ils me proposent trois euros le mètre pour y construire des HLM.
Docteur S. : Moi je paye Vingt et un euros... C'est normal, vous êtes couché depuis longtemps... Je ne peux pas tout prendre , je n'ai pas les sous pour payer.
K: Hou là !
S (se tournant vers moi) : Un hectare me suffit. C'est combien déjà un hectare?
Moi : Cent mètres sur cent mètres. Deux cent dix mille euros.
Monsieur K.: J'ai déjà eu quelqu'un à vingt et un, mais pour le tout. Hou là ! ça n'existe pas les tapis pour les talures ? La ville s'est opposée.
Docteur S. : La ville ne peut plus s'opposer. Il en reste quatre , un hectare me suffit et ça les oblige à suivre. ... Ma femme va y passer. Elle connait le responsable ... la politique c'est pas mon truc.
Toujours Docteur S. (mais au téléphone ): On n'a pas un coussin d'eau qui traîne quelque part ?
K. : Hou là!
S. : C'est pour monsieur K.
Monsieur K. : Un hectare c'est peut-être possible. Mais c'est sûr je ne peux pas vendre tout.
Docteur S. ( en surcharge) : Hein !? Non pas le grand ! Le petit ... De toute façon , monsieur K. un hectare me suffit .. Et je n'ai pas les sous. Hein !? Quoi !?
Quelle taille !? Normal ! .... Quoi un matelas ? Mais qui vous parle d'un hectare ?
(Furieux, il raccroche )
Un matelas d'un hectare ! Complètement à la masse celle-là !
.../...


Le coussin arrive.
Monsieur K. : C'est comme de la soie... Je vous fais prioritaire.... devant témoin ! (Il me désigne)
Docteur S. (se tournant vers moi) : C'est ma fille... Elle a sept ans.. Elle commence à nous embêter avec un poney.

[textes de C.V.  en ligne sur Leplus Wikini]
Par c.v. - Publié dans : (en) voie
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Dimanche 29 octobre 2006 7 29 /10 /2006 18:23

Jardin crépitant d’insectes. Enchevêtrement d’herbes sèches traversées des jeunes pousses. Vert tendre parcouru du ballet des bourdons autour des premiers boutons mauves et jaunes. Coupe blanche des tulipes perchées au bout des tiges, dépliant lentement leur couronne. Une lumière claire, lavée. L’air vibre.

Le front posé contre la vitre, une jeune fille regarde défiler les parcelles de terre fraîchement retournées des jardins ouvriers, tassés le long de la voie ferrée. Le renouveau s’annonce tôt cette année. Sur ses genoux un livre ouvert repose sous le poids de ses doigts détendus. L’autre main tire machinalement sur un médaillon. Son regard s’absente de temps en temps.

Ce n’est pas le dehors qu’elle fixe, ni même son reflet sur la face interne du carreau, mais un ailleurs au dedans d’elle. Le renouveau, la renaissance de la nature que pour la première fois elle considère l’absorbe.

L’eau coule dans le bassin de la fontaine à grands jets. Un homme en bras de chemise, un seau à la main éclabousse le pare-brise de sa voiture, un petit tracteur rouge soulève des langues de terre noire, une colonne de fumée s’élève au bout du champ, la scansion des haies, balaye le paysage.

La tête est  maintenant basculée sur une épaule, calée contre le dossier. Les yeux sont clos. Dans la main droite, le livre est refermé. Un doigt glissé entre les pages marque l’endroit où s’est interrompue la lecture.

La couverture reproduit un fragment de « la Primavera » de Botticelli. La main gauche est posée sur une jupe à fleurs, à hauteur du bas-ventre, comme un coquillage.


(re)vénus - planche

Par ap - Publié dans : (re)venus
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Samedi 28 octobre 2006 6 28 /10 /2006 01:54

Je me souviens de cet ami peintre, grande carcasse fière aux gestes délicats qui déclarait, à qui voulait l’entendre, ne plus pouvoir peindre autrement qu’avec du sang. Tous les matins il se rendait aux abattoirs pour se procurer la quantité de couleur qui était devenue nécessaire à son travail.

Sont atelier était imprégné d’une odeur légèrement poivrée. J’y ai vu les seaux remplis de ce liquide plus ou moins rouge, qu’il touillait frénétiquement pour éviter la coagulation trop rapide. Sur les grands châssis disposés le long des murs la toile imbibée de sang brillait sous les néons. De larges auréoles pochaient le tissu en se superposant. En séchant, la trame se tendait plus ou moins et le rouge vif brunissait, gagnant en profondeur.

« Il faut que saigne, que ça ruisselle, que ça s’épanche! Je veux des bruns profonds comme une blessure ouverte… je peins dans une plaie qui se cicatrise et s’encroûte de jours en jours… »

Cet ami aimait la violence du mistral et les bourrasques couchant les herbes dans les champs. Il aimait, disait-il, enfourcher à cru les chevaux qu’élevait son père, parcourir la campagne au galop, sous la pluie battante, rentrer chez lui et faire l’amour comme une bête.

L’emportement outré de ses paroles qui se prolongeait dans ses larges mains, contrastait bizarrement avec la somptueuse beauté de ces grandes peintures brunes lustrées comme du cuir.


 

Un brutal accident de voiture, un coma, une lourde hospitalisation marqua une longue absence. Quand je le croisais par hasard, deux ou trois ans après, il me confia son horreur des images, de toutes les images que pouvait produire cette société : « Je veux vivre loin de tout ça, je veux le silence des pierres, et le souffle apaisé sur la montagne »

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Vendredi 27 octobre 2006 5 27 /10 /2006 21:58

C. G - Bar le duc - 11 02 06

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Vendredi 27 octobre 2006 5 27 /10 /2006 21:30

Ca commence dans le noir, le froid, la boue, le cliquetis des armes, l’odeur âcre de la poudre, sous terre, faiblement éclairé par l’ampoule d’une dynamo, …et puis ça continue, dehors, de nuit, dans l’ornière des chemins, dans la boue qui colle aux chaussures, dans le vent glacial qui s’immisce sous la capote, les doigts qui s’engourdissent, la marche ralentie, les taches pâles de la lune sur les flaques d’eau, la peur au ventre, ça continue encore, la terre dans la bouche, le ciel bas, un monde délavé, le sol qui tremble, un relief lunaire où se couchent les ombres, ça reprend à l’aube, le jour d’avant ou hier, car rien n’est plus  très sur…

Une lampe qui tangue au-dessus de la table, les murs qui avancent et qui reculent dans l’obscurité, le tremblement incessant du sol, des bruits assourdissants, fracas d’un marteau battant l’enclume... Des hommes prostrés au quatre coins de la pièce, le regard levé vers le plafond, écoutant craquer la terre.


Des nuées de mouches agglutinées au coin des lèvres et sur les yeux, le bourbier, l’ocre gris de la terre qui coule le long des remblais comme des rivières de sang. Un ciel jaune parcouru d’éclairs, des geysers de glaise se mêlant à la pluie. La peur bleue, les mains qui tremblent à chaque nouvelle secousse, les doigts qui se crispent, et se tordent… Rien, il n’y a plus rien que l’horizon barré de fer, enroulé de fils, tressé de corps, rien que des trous comme savent en faire les taupes. Plus rien que l'émanation de la chair putride, de la cendre, de la glèbe. Plus rien que la couleur délavée des uniformes maculés, noyés dans lit des fossés et le brun  noirci des plaies béantes.

« Margueritte, j’ai bien reçu ta lettre et ton colis. Merci pour le tabac et pour le savon. Ici la pluie ne cesse pas. Je pense à ton sourire depuis notre départ vers le front. Je pense aux douces soirées d’été et à la lumière filtrant entre les feuilles de l’acacia, dans la cour de la ferme. Embrasse Mado et les enfants pour moi. René, qui pense à toi »

 

> L’insouciance (fragments) - Planche sur étaton.com

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Vendredi 27 octobre 2006 5 27 /10 /2006 18:43

Regarde d'abord cette roche suspendue au flanc de la falaise et puis cette dispersion des masses de pierre sous l’aplomb menaçant et l'immense débâcle de ces rocs entraînés en contrebas sur le rivage.


Regarde, cette coulée noire et  brune, l’anthracite de ces blocs veinés de jaune. Marques et saignées dans la peau de la pierre, veines de micas lustrée par les embruns.


Regarde dans le chaos de ce relief lunaire, la mousse de l’écume qui affleure, enlaçant les saillies de pierre.

La mer qui gagne, vague après vague, le sombre champ minéral. L’onde enfle, va et vient, s’immisce plus avant dans la chair du rivage. Le ressac, bientôt, par assauts répétés, cogne et reflue sur la plate-forme à nu, qu’il submerge enfin.

Il y a, dans la montée de la marée, dans ce mouvement fluide d’engloutissement du solide, quelque chose d’une étreinte amoureuse, quelque chose, aussi, du geste de la peinture, de l’acte sensuel et violent du recouvrement, produit par le balayage de la brosse sur le rugueux de toile, dans la résistance des blancs sous les nappes de couleur et dans le dégorgement humide du pigment qui …


L’étreinte ne se relâche que lorsque le tableau est à marée haute.

> (re)vénus - planche

Par ap - Publié dans : (re)venus
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