peinture

(Lucas Cranach)


"Aussi souvent que les princes vous emmèneront chasser, vous transporterez partout avec vous un panneau, que vous compléterez au milieu de la chasse, où vous dessinerez comment Frédéric abat un cerf, comment Jean poursuit un sanglier."

Christoph Scheurl, extrait d’une lettre adressée à Lucas Cranach, 1509


 

 

 

Il est peu probable que ce soit à ce tableau, « Chasse au cerf de l’électeur Johan Frédéric le sage » que l’auteur de cette lettre, Christoph Scheurl, humaniste et professeur à l'Université de Wittenberg, fasse directement allusion (puisque le tableau en question date de 1529), mais peut-être plus directement aux dessins, dont on dit bien qu’il ne nous en reste finalement que peu de traces - que Lucas Cranach réalisait souvent au cours de ses voyages.

Pourtant, à bien y réfléchir, soit cette remarque donne envie de sourire, par l’apparente naïveté qu’elle contient, imaginant par exemple le peintre au milieu de ce beau désordre, saisissant au vol la course frénétique des cervidés, croquant à tout va les bêtes affolées par les meutes de chiens lancés à leurs trousses ou s’appliquant à dessiner ceux acculées à la rivière, harcelées par les piques des veneurs… soit, on peut y discerner une pointe d’ironie concernant précisément la représentation de cette faune, telle qu’elle peut apparaitre ici, relevant par bien des points à celle déjà répertoriée par les miniatures des livres d’heures, ou du fameux livre de chasse de Gaston Phébus (1387-89).

Détail du Livre d'heures de Marguerite d'Orléans 1430 (BNF)

En 1504 Lucas Cranach (l’ancien) quitte Vienne pour Wittenberg, pour s’installer comme peintre de cour au service de l’électeur Frédéric III de Saxe. Dans les années qui suivent cette prise de fonction, Cranach modifie sensiblement sa façon de peindre. Les caractéristiques expressives de sa période viennoise cèdent le pas à une mise en forme que l’on a dite plus mesurée et plus stylisée. Les raisons de cette transformation sont multiples et sont sans doute dues à des nécessités d’ordre politique (la Réforme) autant qu’esthétique (affirmation d’un style), mais aussi très certainement pratique.

En effet, afin de répondre aux multiples commandes de « reproductions » de ses peintures, qui lui sont faites par les différents princes de Saxe, Lucas Cranach met en place, dès 1525, un atelier auquel il associe ses fils (Lucas junior et Hans). Quelques historiens de l’art considèrent, pour cette dernière raison, que cette période, plus maniériste, fut aussi sans doute moins riche en inventions que la période précédente… Ainsi, en 1858, on pouvait lire dans la revue L’artiste (partie 2. Éditeur Aux bureaux de L'Artiste, P.214) : « Les Chasses au cerf des deux Cranach n’ont pas la valeur artistique des tableaux du Louvre ; mais ils sont curieux comme études de costumes et de mœurs».

Détails de "Chasse au cerf de l’électeur Johan Frédéric le sage" (1529) et "Chasse près du château de Hartenfels" (1544)

 

Jean Claude Bourdais avait tenté de démêler(*), dans une première approche, la question de l’attribution de ces scènes de chasse (car il en existe plusieurs !) au père ou au fils Cranach (les deux Lucas), en se basant sur ce que les différents musées, où ces peintures sont conservées, proposaient comme documentation. Il en avait alors recensé au moins cinq : quatre peintures et une gravure.


1 - "Chasse au cerf de Johann Frédéric ", attribué à Cranach le Jeune vers 1544, au Kunsthistorisches Museum de Vienne,

2 - " Chasse au cerf en l'honneur de Charles Quint au château de Torgau ", attribué au Vieux (ailleurs au Jeune), 1545, Musée du Prado de Madrid,

3 - " Chasse au cerf de l'électeur Frédéric le Sage ", attribué à Cranach l’ancien, 1529, Kunsthistorishes Museum de Vienne,

4 - " Chasse au cerf en l'honneur de Charles Quint au château de Torgau," attribué l’ancien (mais sur quelques sites au jeune !), peint en 1544, Muséo del Prado, Madrid,

5 – "Chasse au cerf de l'électeur Johann Frédéric ", au musée de Vienne, une encre attribuée s(elon les sites) plutôt au fils, datée aussi de 1544.


 

A celles-ci, on peut encore en ajouter deux autres :



6 -  "Chasse au cerf de l’lecteur Frederick le sage" attribuée à Cranach l’ancien (très proche dans la fig.4) datant aussi de 1929, au Museum for Kunst, Copenhague

7 - "Chasse près du château de Hartenfels" attribuée  à Cranach le jeune, vers 1544, au musée de Cleveland.

 

 

L’ensemble de ces peintures est construit selon une structure paysagée assez proche : un bras de rivière ou un plan d’eau (un marais parfois ?) entouré de hautes futaies cerne une clairière. Le lieu est situé dans les environs d’un château figuré en arrière-plan.

Quatre tableaux sur six (fig 1,2,4,7), tous datés de 1544 ( ?) indiquent sans ambigüité qu’il s’agit de celui de Hartenfels, qui se dresse en bordure de l’Elbe, dans la ville de Torgau. La présence des écussons de la cité peints sur la partie supérieure de deux d’entre eux (fig.1 et 4) l’atteste.


Détails à gauche de "Chasse au cerf en l'honneur de Charles Quint" (1545) - "Chasse près du château de Hartenfels" (1544)

Détails à droite : "Torgau" gravure de 1560 et "Torgau" Lithographie 18e


Le point de vue n’y est cependant pas toujours le même, présentant les façades du château sous des angles légèrement différents - ce qui fait dire à J-C Bourdais que nous avons affaire à une sorte de léger « travelling circulaire… » -. Dans deux peintures (fig. 1 et 2), la ligne d’horizon, située assez haut, permet de se rendre compte que ce terrain de chasse est visiblement localisé de l’autre côté du fleuve.

 

Pour deux autres panneaux (fig.3 et 6), il y a peu de chance qu’il s’agisse du même lieu, étant donné, d’une part la situation haut perchée du château et, d’autre part, en tenant compte des dates de construction du château de Hartenfels ( entre 1532 et 1544), sachant que les peintures en question sont datées aux alentours de 1529.

 

Deux détails des deux "Chasse au cerf de l’électeur Johan Frédéric le sage" (1529)

Détails de gravures et photographies de Chateau de Wartburg (gauche) et de  la Veste Coburg (droite)

 

 

Selon toute vraisemblance, il pourrait s’agir plutôt ici de deux autres châteaux, respectivement celui de Wartburg et celui de la Veste Coburg, deux lieux où Martin Luther résida sous la protection des ducs Electeurs de Saxe, afin échapper à la condamnation à mort dont il était menacé, suite à son excommunication par l’église Catholique et dans lesquels il rédigea la traduction du Nouveau Testament en allemand.


Cependant, il faut bien le dire, il ne s’agit sans doute pas d’une figuration réaliste, mais plutôt d’une « localisation », soit une façon de désigner un domaine (donc son propriétaire), tel que précisément cela se faisait déjà dans les enluminures du Moyen-âge.

 

[...]

 

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 (Etienne Bossut)


« Je crois bien qu’il y a quelque chose d’essentiel qui se dessine dans mon travail avec l’intérêt que je trouve dans la recherche des couleurs, car la question du moulage lui-même ne pose plus de problème, comme on dit “cela va de soi”, par contre le mélange des gelcoat pour obtenir une couleur qui n’apparaît vraiment qu’au démoulage, un peu comme la technique du fixé sous verre, c’est vraiment excitant, ajoutez à cela que tout le travail de moulage se faisant au pinceau, je pense de temps en temps qu’étant résolument dans le domaine classique de la sculpture, je me sens aussi très très proche de la peinture (figurative bien sûr). » Etienne Bossut – extrait d’un entretien avec Hervé Bize, 1999

 

 

Des tables, un cabanon de jardin, des arrosoirs, des skis ou des douilles d’obus multicolores savamment entremêlés au sol d’un centre d’art ou d’un musée, des fauteuils de jardin (bon-marché) alignés ou disposés en pile, des bidons jaunes et des gamelles vertes (attendant une fuite qui ne viendra pas sous ces néons ) et des gamelles (rouges) et des bidons (bleus), des portes closes (mais pleines de promesses), des néons teintés (mais éteints) … Les sculptures d’Etienne Bossut pourraient, de prime abord, faire partie de ce processus d’épuisement qui marque l’espace de la production contemporaine. 

 

Toutes les pièces de ce mobilier très frustre, issues de notre environnement de consommation, n'y sont pas,  cependant, simplement prélevées-exposées, mais en sont, par contre, des reproductions presque fidèles. Il y a donc bien restitution d’une image mais au travers d’un processus de transformation (moulage des pièces d’origines en polyester) qui, tout en dupliquant l’objet en modifie (parfois) sa matérialité. A cette première action de mise à distance de l’objet initial, s’ajoute l’utilisation de la couleur. Le principe et la fonction de cette seconde intervention sont surtout perceptibles lorsque ces objets, reproduits en série, (mais à la main) sont ensuite assemblés ou installés dans un espace.

 

Si la phase de reproduction ne présente en soi rien de neuf - ni dans le champ de la sculpture, ni en général dans celui de l’image – le choix et l’attention portée à ses modèles, d’une part, et le mode d’assemblage ou le choix de leur mise en espace, d’autre part, sont par contre plus subtils.



 

Les douilles d’obus (ou de balles extrêmement agrandies*) par exemple, jonchant le sol comme sur un champ de tir, (et ce malgré le titre carpet bombing, 2005) évoquent tout aussi bien un jeu de quilles renversé par un enfant ou des cartouches de stylos à encre, des bâtons de pastels, ou encore des sucreries (les « car-en-sac » : petites dragées à la réglisse de mon enfance qui se rependaient si souvent au sol à l’ouverture du petit sac de plastique).

De la gravité guerrière (quelque soit la couleur du drapeau), au clin d’œil amusé, en passant par la référence implicite aux touches de peinture vives qui animaient le treillis séré des toiles explosives de Derain (la peinture comme dynamite) dans sa période Fauve, on imagine sans peine que ce sol bombardé de couleurs chatoyantes, que nous aurions toutes les peine du monde à traverser sans en changer l’agencement, est bien un terrain miné.

 


Le parti pris de colorer en rouge (coquelicot) l’ensemble des objets présentés pour Ma cabane (1996-1997), crée paradoxalement une unité – voire une uniformité – qui, on le sait pourtant, existe rarement pour ce type de construction populaire faite de bric et de broc. Ici pourtant c’est d’une cabane de chantier qu’il s’agit, un préfabriqué composé de panneaux modulables (à l’origine en tôle) : abris sommaire. Agrégés tout autour, le même mobilier fruste que celui qui apparait dans ses autres œuvres, mis en scène pour mimer (reconstituer) les abords d’un lieu de villégiature populaire ou d’un appentis  de bricoleur. Simultanément, autant par le principe du monochrome que par le choix de ces accessoires, cette cabane convoque celles qui fleurirent au fond des jardins ouvriers et où l’on se rendait en famille, le dimanche. Congés payés. Souvenirs rouges (écrevisse) des premiers coups de soleils. Rouge vif comme un drapeau au début de l’été, quand l’éclosion les coquelicots chavire l’ondulation verte des futures récoltes. Rouge passé des émulsions chimiques voilant le celluloïd des vieux clichés.  Cette œuvre, qui rassemble autour de cette boite les différents jalons des éléments du parcours, est aussi bien une mémoire personnelle (celle de l’artiste) que collective.

 

La polysémie qui est à l’œuvre dans les sculptures d’Etienne Bossut doit autant aux jeux des répliques en plastiques colorés d’objets ordinaires - en les noyant dans une même matière (un même corps) -que dans les références plus ou moins explicites à l’histoire de l’art que provoquent leurs combinaisons. En un sens on peut considérer que le matériel constitué depuis quelques 30 ans fonctionne comme un vocabulaire dont l’artiste ordonne et régule, par jeux de syntaxe, les différentes mutations.



Il en va ainsi de la réplique moulée d’une Porsche, traitée comme une carcasse, abandonnée aux orties et (ou) aux mauvaises herbes, qui s’intitule naturellement Ruines, ou de cette coccinelle rouge, renversée sur le flanc, réalisée à partir d’une Volkswagen : simple coquille vide qui témoigne de la mue d’un improbable coléoptère. Criblée d’impacts (qui évoquent les taches de l’animal, mais s’avère de près être celles de balles) la sculpture est intitulée Pas ce soir. De cette carcasse, qui représente donc plutôt le résultat d’une fusillade ou d’un traquenard – bal(les) tragique(s)… -, on entendra aussi siffler, dans le dérapage du langage, ce que nous montre précisément l’objet perforé : une coque transformée une passoire.



On a beaucoup évoqué à propos de la série des « Laocoon(s) », notamment celle exposée au musée  Rodin en 2009,  la référence probable à la fameuse sculpture conservée au Vatican ; certes une certaine torsion baroque est présente dans ces volumes d’Etienne Bossut, mais la comparaison s’arrête là. Plutôt que la figure du monstre mythique terrassant les fils de Laocoon, l’assemblage réalisé à partir des sièges Orgone de l’australien Marc Newson - toujours selon le même processus de clonage - dont la forme en spirale qui se replie sur elle-même, fait plutôt penser à celle de l’Ouroboros, voire à celle d’une simple chenille et, pourquoi pas, à la larve d’une coccinelle avant sa première mue.

 

Oui, décidément, dans ce dispositif de reproduction, qui interroge en abîme les modes de productions industrielles des formes, autant peut-être d’ailleurs que celles des images, ces trois reprises démultipliées d’Orgones (ogres, gorgones), tel des serpents qui se mordent la queue, contiennent en filigrane le processus même de l’entreprise d’Etienne Bossut qui ne consiste pas à tourner en dérision les produits de son époque, en en dressant un inventaire malicieux, mais à les phagocyter en les retournant sur eux même tout en revisitant, non sans humour, les grandes questions qui animent la sculpture.

 

___

* précisions communiquées par l'artiste, "Avec le moulage, je ne peux que copier à l'identique :d onc pas de changement d'échelle comme avec l'agrandisseur photographique [...] il s'agit de douilles d'obus de char (AMX 30) fabriquées à Roanne en 1976 [...]"

 

D’autres travaux d’Etienne Bossut sont visibles sur le site de la Galerie Chez Valentin

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(Claes Oldenburg)


« Les objets de consommation perdent leur superbe et, flasques, pendouillent de manière grotesque à un fil ou à un clou : une prise électrique – mâle évidemment- ou encore une échelle molle confectionnée en 1967 disent avec une intonation frondeuse le ridicule attaché aux démonstrations viriles habituelles »

 

Maurice Fréchuret, Le mou et ses formes, Editions Jacqueline Chambon 1993 (p. 163)



Le travail de Claes Oldenburg occupe depuis longtemps une place de choix dans l’univers de la sculpture monumentale. Bien que j’avoue une certaine préférence pour ses premières œuvres, et les objets de petites dimension,  force est de constater que, tout au cours de ces années beaucoup de ses réalisations ont su, avec humour et finesse, s’insérer dans l’espace public. Certes, toutes n’ont sans doute pas la même force et certaines peuvent même sembler plus faciles que d’autres, voire plus décoratives.

La grande qualité de ces sculptures ne repose pas seulement sur le changement d’échelle, le surdimensionnement d’un objet ordinaire, mais tient d’abord au choix des matériaux que l’artiste associe à cette transformation. La rigidité ou la mollesse (hard and soft) de certains volumes tient avant tout à cela.


 

The soft toilet (1), par exemple, réalisé en toile vinyle, partiellement rembourrée de kapok évoque par l’affaissement de sa cuvette la gueule ouverte d’un hippopotame, the Ghost Drum Set (2), composé de 10 éléments en toile (représentant les différents éléments d’une batterie), bourrés de billes de polystyrène, cousus et peints en blanc, ressemble par bien des aspects à une nature morte.

Le lavabo (version dure 4), réalisé en carton, a l’allure d’un monument antique - tout comme d’ailleurs The Flashlight (La Lampe torche) peut être assimilé à une  colonne - tandis que la version molle (soft lavabo ghost version 5) rappelle la dépouille supposée de Michel-Ange peinte en guise d’autoportrait dans le jugement dernier, que la représentation en plâtre d’une Bouche d’incendie (Fire plug souvenir 3) convoque sans ambigüité celle d’un buste féminin primitif badigeonné de substances organiques.


Enfin, la reprise géométrique et articulée de la tête de Mickey (Géometric Mouse) est on ne peut plus proche, par les jeux de plans des volumes épurés, des sculptures de Antony Caro ou Calder.

 

Pourtant, plus encore que les sculptures, ce sont les dessins de Claes Oldenburg qui ont souvent retenus mon attention, car c’est finalement sous cette forme, somme toute très classique, que naissent ses intentions, que l’opération de métamorphose s'amorce et s’opère. Nombreux projets de sculptures sont d’ailleurs restés à cet état d’ébauche, de rêves notés ; certains d’entre eux ont été poussés jusqu’à la maquette dont le choix des matériaux induit aussi l’objet à venir.


Comme chez Rodin, ce travail d’approche fait de croquis griffonnés, d'aquarelles ou  épures, révèle assez bien, je crois, ce qui, par la ligne, fait penser le volume.

 

Lorsque Claes Oldenburg prend comme sujet un ventilateur (« The Soft fan »), il peut choisir d’en adoucir les différents éléments rigides et tranchants et, finalement, par un crayonné disloqué sous l’aquarelle, d’en assouplir la ligne robuste de l’armature au point que cette fière fleur de métal finisse par être fanée.


Lorsqu’il figure deux mégots accolés, leurs filtres évoquent, par le traitement du pastel, le duveteux de la chair, et l’on comprend soudain que les tubes de papier froissé qui les prolongent ne sont peut-être rien d’autre que les jambes d’un pantalon en partie descendues aux genoux.

 

Le corps (et plus particulièrement l’érotisme qui lui est associé) est l’un des moteurs de transformations des objets dans l’œuvre graphique de Claes Oldenburg. Un aspirateur couché sur le côté, un tube de peinture peuvent facilement renvoyer à une figure féminine allongée et une pince à linge à une idole primitive (ou au baiser de Brancusi), une poignée de frites tombant d’un cornet suggère des jambes s’agitant sous une jupe, un double interrupteur mime une poitrine, un moteur de hors-bord, une gouttière en PVC, une clée  plate (et même le visage géométrisé de Mickey) s’avèrent être des attributs masculins…


Claes Oldenburg -  Lettre Q, 1974 et  Nu assis, 1959

La lettre Q, vue comme une bouée trop gonflée, une outre trop pleine ou un ventre replié sur le nombril laissant laisse trainer au sol son appendice, en est évidemment l’un des plus explicites.


Ces jeux d’équivalences graphiques entre la forme d’origine et ce qu’elle finit par induire montrent à quel point, pour Oldenburg, la fonction du dessin constitue des effets de loupe, de filtres ou de miroirs déformants), caractéristiques déjà présentes dès ses premiers travaux. 


 

Femme, 1960 - Femme (détail) 1960 - Mannequin unijambiste, 61 - Planche (détail), 65 - Frites tombant d'un cornet, 66.

 


L'influence de Jean Dubuffet, qui se manifeste à la fin des années 50, tant par les matériaux frustres que pour le mode de représentation, est sans conteste celle qui marque un tournant dans le travail de Claes Oldenburg. Son univers de formes se simplifie, le dessin parfois combiné aux fragments de journaux déchirés insiste sur un aspect modulaire et des jeux d’enveloppes plus arrondies. Cette approche plus « brute », appliquée aux objets manifestes du monde urbain, donnera rapidement naissance aux premiers accessoires du Magasin (The store, 1962) : objets en toile ou en plâtre repeints sauvagement, dans des tons criards, répliques grossières de produits de consommation courante (aliments, vêtements…).


Ce sont ces figures simplifiées, exprimées par le collage et le dessin, ramenées à leurs principes élémentaires, qui vont autoriser (déclencher), sur un principe de vases communicants, les mécanismes de correspondances formelles. En témoignent encore ces quelques études de Gomme pour machine à écrire (Typewriter eraser) qui sont caractéristiques des différentes pistes envisagées par Oldenburg : tantôt cocarde ou médaille, tantôt  figure totémique ou cyclope, tantôt poupée... et encore langue pendue, tornade ou jeune fille aux bas.


 

 

[...]

 

 

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 (Michelangelo Pistoletto)


 «… et je pense que mon premier pas touche vraiment à l’archéologie de l’Art, c’est-à-dire au concept même de l’icône qui a une signification très profonde dans l’art figuratif, puisqu’elle est la projection de la pensée spirituelle ; la figuration est un des éléments importants de l’histoire de l’Art qui ne commence pas avec l’icône mais avec le graphite sur les parois des cavernes. Nous sommes toujours dans le champ de l’élévation de la pensée et dans le même temps, de la représentation de la réalité. »


Extrait de l’entretien Michelangelo Pistoletto et Gilbert Perlein 19 février 2007 (Mamac)

 

 

La figure au teint laiteux offre aux regards la courbe souple de la nuque aux hanches, les globes fermes de ses fesses. Le corps, légèrement basculé sur le côté, prend appui sur un socle partiellement recouvert d’un tissu. La femme amorce un léger pas qui cherche à traduire (selon les anciens critères de représentation de la statuaire hellénistique) l’expression d’une anima de ce volume sculpté, qui cherche à l’arracher, par ces artifices, au poids statique de la pierre. Faisant face au corps blanchi, un monceau de vêtements est empilé pêle-mêle contre un mur. L’ensemble s’intitule Venere degli Stracci  (Vénus aux chiffons).


Présentée pour la première fois en 1967, cette œuvre de Michelangelo Pistoletto lui valu d’être aussitôt associé aux travaux de l’Arte Povera. Pistoletto, choisissant de confronter une forme classique (idéal esthétique, culture noble ?) avec l’accumulation triviale et modeste de fripes (artefact et rebus, esthétique de la banalité) délivrait ainsi une œuvre qui semblait en effet incarner certains des principes chers à la théorie que Germano Célant commençait à élaborer et qui contenait précisément d’une part  l’usage de matériaux pauvres, et de l’autre une certaine approche politique des institutions culturelles et plus généralement un regard critique sur la société de consommation.


En partie enfouie dans cet amas de tissus colorés empilé en vrac, cette Vénus aux chiffons a été perçue, dans ce contexte, comme la manifestation emblématique d’une utopie contestataire.

 

« La Vénus est pérennisée depuis longtemps. Elle est la mémoire et les chiffons sont la quotidienneté, la transformation au sens de la matière ; ils représentent tout ce qui passe, comme les modes. Il y a le durable et le passager. Les chiffons sont des produits dégradés de la société de consommation. Avec Vénus aux chiffons, nous nous trouvons devant un rapport classique à la beauté, à la quintessence de la féminité, à la fécondité, l’universel et l’éternel, et c’est Vénus qui soutient cet amas de chiffons, qui le repousse en arrière. Vénus, devant cette invasion d’ordures créées par la modernité, revient en arrière… », précisait ainsi Pistoletto.

 

Si l’évidence de cette mise en scène tient aux relations complémentaires* qui, dans l’apposition de ces deux motifs (le marbre et les vêtements) déplie à l’infini un jeu dialectique (couleur /non couleur, souplesse /rigidité, pluriel /singulier, négatif /positif, l’habit /le nu…), la pièce s’inscrit aussi évidemment, avec toute la retenue nécessaire, dans la lignée d’un geste Duchampien : belle mise à nue, mille et une fois reconduite, comme en témoignent la montagne des oripeaux.

Autrement dit, l’œuvre déborde la seule logique du discours circonstanciel pour interroger l’histoire de la pratique du langage et de l’image.


 

Œuvre évolutive, Vénus aux chiffons a connu et connait encore, depuis sa première apparition des modifications de présentations substantielles essentiellement liées à la disposition et à la quantité des chiffons (étant entendu que ceux-ci ne peuvent être réinstallés à l’identique).


Seul le modèle de la Vénus demeure, comme élément invariant du dispositif et, détail qui mérite d’être souligné, cette sculpture figurant une Vénus à la pomme ne renvoie pas, comme j’ai pu le lire, à une sculpture antique mais à la période néoclassique : l’auteur est un sculpteur Danois, Bertel Thorvaldsen (1770-1844), l’œuvre étant datée de 1816.

 

Venus submergée par la masse multicolore des chiffes, ne serait donc plus la beauté radieuse du mythe originel qui fièrement faisait face au sortir de l’écume. Réplique de réplique de la représentation initiale, moulé en ciment (1967) puis reproduite en marbre (1974), elle est l’équivalent d’un reflet qui s’abîme sans fin.


Pourtant, paradoxalement, les couleurs chamarrées de ces pauvres loques ravivent et rehaussent la silhouette quelque peu académique de la statue originale. La beauté tient peut-être finalement aux chiffons?

 

____


* D’autres sculptures de Pistoletto, produites dans ces années là, utilisent avec insistance cette rhétorique duelle (Scultura lignea 1965-66, L’Etrusco 1976) et le dispositif est encore similaire pour le travail des Tableaux miroirs qu’il développe au cours des années 60-70, ainsi que pour les sculptures hybrides des années 80.

 

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(Julie Faure-Brac)


Il s’est trainé dans les hautes herbes qui se confondaient avec sa toison. Il a reniflé la terre, remué les feuilles humides, enfouit son museau dans l’humus, creusé son trou. Il est là, maintenant à quatre pattes la gueule prise dans le reflet de la marre où il vient s’abreuver. Elle regarde en silence l’animal au corps blanc siroter le jus noir.

 

Rien, du regard clair et de la silhouette frêle de Julie Faure-Brac, ne laisse soupçonner l’univers à la lisière duquel elle évolue. Celui-ci est fantasque, sinon fantastique.  C’est un monde inquiétant et troublant où rôdent et déambulent des figures sans âge, des personnages grotesques, qui errent ou s’affairent dans une nature sauvage et intemporelle, un monde surnaturel parfois hostile et parfois drôle.

 

Êtres Hybrides peuplant des terres dévastées, des forêts profondes, des talus herbeux et des ravins désolés, mangeurs de bois, buveurs de lait rance coulé des arbres, acrobates de branches, réfugiés des terriers, figures mutantes d’un passé prochain, d’un futur recomposé, ces figures primitives et nues sont pourtant, par bien des aspects, nos semblables. Perdues, menacées, menaçantes, égarées, décalées elles chutent, décollent, dansent. Leurs membres sont élastiques et réversibles, leurs figures hirsutes.


Les différents médiums qu’utilise Julie Faure-Brac (photo, dessin, sculpture, vidéo), malgré l’hétérogénéité apparente des effets plastiques, construisent pourtant un dispositif homogène dont le liant est la fiction. Plusieurs éléments et notions s’y font écho (matières, personnages, environnements, symboles…) produisant une série de réseaux et de territoires où chaque partie vient trouver sa place.

 

Ses gravures et ses dessins, de petits ou moyens formats, sont tracés de lignes fragiles, mais fouillées, qui puisent leur inspiration autant du côté de la bande dessinée que dans les sombres eaux-fortes de Goya. Le sol ou l’air fourmille de virgules noires régulières qui se cristallisent ou s’aimantent pour former paquets, végétation sommaire, fourrure et poils. L’imaginaire qu’elle y tisse est nourrit aussi bien de souvenirs de contes que des lectures de Georges Bataille et bien entendu de Samuel Beckett.

 


Peut-on cependant vraiment parler d’une mythologie personnelle en ce sens que tout y est, par définition même, hybridation culturelle. Entre paradis perdu et paysage désolé d’une après-catastrophe, ce paysage est un décor minimum, une scène sommaire où se joue l’absurde. Les sculptures, mi-animales mi-humaines, s’inscrivent ainsi dans une longue tradition du monstrueux et du merveilleux qui peuplent les mythes de tout temps Divinités archaïques de la Mésopotamie, des Amériques (du sud au nord) et de l’Afrique, satires ou sirènes, gorgones ou centaures, gargouilles et chimères : figures des métamorphoses.

 

Si ces êtres nous ressemblent parfois, c’est bien davantage par leurs comportements que par leur apparence (quoique!), ils incarnent des archétypes de l’humanité par leur sauvagerie, leurs archaïsmes, leurs rites. Certains vivent seuls, terrés dans une motte de poils, d’autres s’agitent en bandes ou vivent en colonies sur les flancs d’un cratère sans fond. Ils bâtissent d’improbables demeures pour pouvoir tourner autour, ou danser aux sommets des terrasses. Ils regardent aussi pleuvoir les pierres et parfois tombent comme des feuilles. Souvent ils ne font rien.

 

Ils nous ressemblent surtout par l’expression animale de nos désirs ou de nos instincts. Équivoques ou ambigus à souhait, ce sont nos doubles qui remuent et se déchainent dans ces corps patauds secoués sans fin de tremblements.   

 

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Julie Faure-Brac I Monde Poilu

Exposition du 05 /11 au 25 /11

Centre IUFM de Chaumont

 

 

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