(re)vue

« Je souhaiterais, dans le cadre de ma résidence, inviter des écrivains à produire un récit (fiction, nouvelle, etc) ayant un lien, même farfelu, avec Chaumont, afin de réaliser une collection de livres hors-norme issus de ces collaborations. […] La diversité des textes me conduira à inventer une forme bien spécifique pour chacun des ouvrages, dans un souci de mise en abîme de la lecture.[…] L’enjeu, dans le cadre de cette résidence de graphisme, est d’inverser le processus habituel de la commande : ici, en tant que graphiste, j’initie le dispositif, et commandite le «contenu». […] Au moyen de cette liberté rare, offerte par la résidence, je souhaite inventer des liens nouveaux entre texte de création et graphisme. La «bizarrerie» des ouvrages que je veux initier et dont je souhaite inventer la forme, pourra retentir comme un manifeste (sensible) contre la standardisation des livres... », expliquait Fanette Mellier dans sa note d’intention au projet de sa résidence à Chaumont.

110206-barleduc.jpg 

« Dans la zone d'activité » de Eric Chevillard, est donc le premier ouvrage mis en forme par Fanette Mellier. 

« Sous ce titre (sans doute), je me propose de rassembler une vingtaine de textes courts consacrés à une vingtaine de métiers ou professions relevant au sens large de cette zone d’activité qui constitue le monde du travail, lequel se confond de plus en plus avec le monde lui-même et semble en constituer la seule réalité tangible.
Il me paraît intéressant d’imaginer les hommes réduits de fait à leur seule fonction professionnelle, puisque tel est sans doute l’idéal inavoué de nos sociétés modernes (ainsi du fonctionnaire de Kafka, on peut dire qu’il est essentiellement fonctionnaire). Ce seront donc une vingtaine de petits portraits, scènes ou tableaux délibérément excessifs, écrits sur le mode humoristique qui est le mien. (...) Je ne considérerai pas que les professions qui se retrouvent (...) comme à Chaumont dans ces périphéries appelées précisément “zones d’activités”, mais plus largement tous les métiers qui forment le tissu socioprofessionnel de nos villes. », précisait Eric Chevillard.

Le texte se présente en effet comme une galerie de portraits de quelques métiers, un peu à la façon d’un inventaire. Plusieurs catégories se succèdent ainsi, sans volonté de hiérarchie. Le boucher, le clown de supermarché, le maraîcher…

             Le carton était jadis un matériau gris pâle ou marron. Il est aujourd'hui vert comme un banc repeint ou rouge comme le sang au sortir de l'aorte. On le connaissait jadis sous l'aspect de grandes feuilles plates et lisses, parfois légèrement gaufrées. Il affecte à présent des formes sphériques parfaites ou joliment oblongues, ovales, et se cambre sans plier, comme la lune.

            Ils sont beaux, mes légumes ! Ils sont beaux !

             On a donc progressé dans l'art de travailler le carton, c'est indéniable, c’est admirable, mais pour ce qui concerne le goût, il en va tout autrement, c'est toujours la même fadeur. Le carton forme pâte dans la bouche, il infuse dans la salive comme une feuille morte. Est-ce seulement comestible ? On se pose la question en mâchouillant la chose.

            Ils sont beaux, mes légumes !

            Où fabrique-t-on ça ? Dans quelle usine soumise à des impératifs de productivité démentiels, dans quelle cave clandestine où la lumière même ne pénètre que voilée, dans quel laboratoire voué à la recherche du goût de l’eau ? Quelle est la chimie à l'œuvre là-dedans ? Quels déchets entrent dans sa composition ? Des chiffons recyclés ? Des arêtes de poisson-chat ? Des queues de rat ? Du pneu ? Du nuage ? Le rien a donc une forme, un volume, une couleur. La faim s'en nourrit avidement, pour croître.

            Beaux, mes légumes, ils sont beaux !

            Belle tomate, oui, élastique et fallacieuse comme un sein de silicone, et rouge de la honte de son imposture. La limace dépérit sur ce globe factice. Le bois de son cageot ferait un  hors d'œuvre plus délicat. Regardez-la encore faire la maligne sur les tréteaux avec ses mille clones lisses et calibrés. La tomate n'a plus de saveur, plus de présence. Huons-la ! Je cherche un  projectile. Je la trouve.

            Remboursez !

(Le Maraîcher, extrait de Dans zone d'activité)

Pourtant, moins qu’une description des gestes qui définirait l’activité de chacun d’entre eux, il s’agit d’avantage d’un regard en coin, en biais, prenant prétexte de ces cas de figure pour pointer, de façon ironique, les travers, les paradoxes ou les contradictions d’une société organisée, ordonnée par le monde du travail. On retrouve là, d’ailleurs, le ton désenchanté et caustique de l’univers de Sans l’orang-outan, son dernier roman, paru en septembre 2007, aux éditions de Minuit.

Eric Chevillard, en bon entomologiste, après s’être livré à une étude de leurs comportements, épingle donc, tour à tour, quelques espèces communes de papillons et d’insectes. Numérotez vos abatis!

La couverture du livre, reprenant le motif d’une toile d’araignée est, à ce titre, on ne peut plus explicite.

****

A l’occasion de l’édition de ce livre, et dans le cadre de cette résidence, l’ IUFM de Champagne-Ardenne (site de Chaumont) accueille, dans ses murs, une mise en espace de Fanette Mellier se voulant un écho à l’intention de l’ouvrage.

110206-barleduc.jpg110206-barleduc.jpg110206-barleduc.jpg110206-barleduc.jpg110206-barleduc.jpg110206-barleduc.jpg110206-barleduc.jpg110206-barleduc.jpg110206-barleduc.jpg110206-barleduc.jpg110206-barleduc.jpg110206-barleduc.jpg110206-barleduc.jpg110206-barleduc.jpg110206-barleduc.jpg110206-barleduc.jpg

Par ap - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

"Vincent Cordebard puis, depuis quelques années, son nouvel avatar re-né Leplus ont longuement observé le monde de la diffusion artistique. La création d'une galerie d'appartement ouverte à l'occasion de rencontres informelles autour de quelques œuvres invitées, est une conséquence de ces observations. Cette galerie ne recherchera aucun lien institutionnel. Elle n'aura aucune vocation commerciale. Sa raison d'être sera de faire croiser des regards et des oeuvres."

110206-barleduc.jpg
Pour plus de renseignements, vous pouvez visiter la page
de présentation de ce laboratoire de curiosité.


Par ap - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

F0013781.jpg
C’est avec un peu de retard - mais est-il jamais trop tard pour manifester sa désapprobation ? - que je relaye cette information parue dans Courrier International (n° 878 Aout-Septembre). Le journal y reprend des extraits de l’article de Mr Achille Mbembe (à lire dans en intégralité sur le site du journal « Le Messager ») concernant le discours prononcé par le président français à Dakar, le 26 juillet 2007 à l’attention de la jeunesse d’Afrique, A noter que ces propos sont de la plume de Henri Guaino.

Voici l’extrait publié par Courrier International :

« Je ne suis pas venu, Jeunes d’Afrique, vous donner des leçons. Je ne suis pas venu vous faire la morale. Je suis venu vous dire que la part d’Europe qui est en vous est le fruit d’un grand péché d’orgueil de l’Occident, mais que cette part d’Europe en vous n’est pas indigne. Car elle est l’appel de la liberté de l’émancipation et de la justice et de l’égalité entre les femmes et les hommes. Car elle est l’appel et à la raison et à la conscience universelles. Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. Le paysan africain, qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternelle recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition  pour s’inventer un destin. Le problème de l’Afrique – et permettez à un ami de l’Afrique de le dire -, il est là. Le défi de l’Afrique, c’est d’entrer davantage dans l’Histoire. Le problème de l’Afrique, c’est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l’éternel retour, c’est de prendre conscience que l’âge d’or qu’elle ne cesse de regretter ne reviendra pas pour la raison qu’il n’a jamais existé. Le problème de l’Afrique c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance. Le problème de l’Afrique, c’est que trop souvent elle juge le présent par rapport à une pureté des origines totalement imaginaire et que personne ne peut espérer ressusciter. Le problème de l’Afrique ce n’est pas de se préparer au retour du malheur, comme si celui-ci devait indéfiniment se répéter, mais de vouloir se donner les moyens de conjurer les malheurs, car l’Afrique a le droit au bonheur comme tous les autres continents du monde. Le problème de l’Afrique, c’est de rester fidèle à elle-même sans rester immobile. »

 

Inutile de dire que ces seuls extraits me semblent, d’un point de vue idéologique, franchement douteux, sinon honteux.

 

 

 
Par ap - Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
02-07-1.jpg

« Je savais que le tueur m’attendait dans le salon noyé d’obscurité. Je le sentais. Il était même assis dans mon fauteuil favori, juste devant la télé. Aussi n’ai-je pas pris la peine de donner de la lumière en rentrant. À quoi bon ? Cela n’aurait fait que confirmer une hypothèse désagréable. Il y a bien assez de soucis dans la vie pour s’en infliger davantage, non ? Je me suis toujours bien portée d’appliquer cette philosophie. Du moins, jusqu’à présent…

Je suis donc allée directement dans la cuisine. En plus, j’avais faim. Je me suis fait deux œufs sur le plat avec une tranche de bacon. J’ai mangé avec appétit. Ça m’a semblé bon. J’ai arrosé ce festin d’un trait de bordeaux.
Une bonne chaleur m’a envahie aussitôt et je me suis sentie en sécurité. Pendant que je mangeais, j’avais presque oublié la menace. C’est rassurant de mastiquer. Un réflexe primaire d’auto-conservation, sans doute.

En faisant la vaisselle, j’ai allumé machinalement la radio. Justement, la chaîne diffusait le flash d’infos que j’avais entendu dans l’auto. » […]

 

[Extrait de la nouvelle de Michel Lamart, Tueur au salon, publiée sur le site Liberation.fr (16/07/07)]
Par ap - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

5 -  Back Round


Il semblerait donc que la mascotte imaginée par Mathias Schweizer soit autant inspirée par l’univers graphique de la bande dessinée que par la connaissance intime d’une pâte à tartiner dont il connaît et aime les circonvolutions.

 

On pourrait s’étonner qu’un graphiste qui n’a pas choisi ici le frottement avec la matière (ni le réel) comme mode d’expression1 (dessin peinture sculpture…) mais se sera contenté d’un bon logiciel de retouche, soit autant attiré par la pâte molle d’une virtuelle image. Je dois ici noter que, de plus en plus rarement, ces fabriqueurs d’images ont affaire aux ciseaux, à la colle voire à la gouache Je sais, je sais, on va me répondre : «Question d’époque !»… et après tout, c’est vrai, pourquoi pas?

 

Donc acte! Pourtant si notre époque invente, propose et utilise de nouveaux outils, il me semble qu’elle ne fait pas beaucoup d’efforts pour réinventer son langage. Pour le dire vite : ça duplique, ça clone, ça bidouille… mais rien de neuf sous le soleil.

 

Retourner, détourner une idée (celle de la mascotte par exemple) ne tient pas dans la seule décision, ni dans le discours qui bien souvent étaye la faiblesse de l’image2. Si l’image se tient, elle tient toute seule, le reste, comme disait Aragon, n’est que littérature (et encore, pas toujours!). En fait, il m’apparaît que la virtuosité technique ne dissimule jamais le manque de concept.

L’œil rampant, indécent, qui s’insinue partout, déclanchant un vent de panique dans un monde soudain terrorisé me tirait de mon cauchemar. L’œil du voyeur ou celui de Big Brother, à qui rien n’échappe me semblait un peu comme celui de l’Ami Chauco : fixe, effaré, insistant, hypnotique, presque inquiétant, évoquant encore de certaines idoles africaines.



De l’Afrique, comme du chocolat d’ailleurs, il fut facile de trouver à l’Ami Chauco un illustre Grand Frère.


Même si, évidemment, L’histoire du joyeux Y’a bon…  est loin d’être au dessus de tous soupçons !!! Et le prochain qui me dit "Question d'époque" je lui fait avaler la poudre à canon et la chéchia qui va avec!

Tiens, au fait :


_____________

1 - Je pense évidemment à Paul Rand puis qu’il en était question dans un article précédent

 

2 - A-t-on déjà entendu Titien expliquer la lumière nacrée de la Vénus d’Urbino ou Cassandre justifier la taille des mouettes qui parsèment la proue du Normandie?

Par ap - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Calendrier

Décembre 2009
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés