peinture


« Pour leurrer le monde, ressemble au monde ; ressemble à l'innocente fleur, mais sois le serpent qu'elle cache. »   William Shakespeare, Extrait de Macbeth


Kiga l'indienne est en quelque sorte la figure terminale du sigle et du cycle de l'Académie, figure à partir de laquelle s'envisage une autre face de la peinture, derrière laquelle l'observateur Gasiorowski s'efface en faisant sa révérence. Ce personnage fictif qui se tient sur le repli du nom, et qui s'érige au terme de l'Académie Worosis, est d'abord primitif et sauvage. De part la place qu'elle occupe, au bord de ce domaine de chasses gardées (dans le nom même de ce conservatoire nécrosé où s'exerce et s'observe des pratiques réglées de peinture), Kiga manifestera, par son irruption, puis son détachement, l'affolement des aiguilles et le détraquement du balancier qui administre la mesure. C'est par ses pratiques sauvages qu'elle ébranle les fondations de l'édifice, contrarie les desseins académiques.


Kiga est le corps ramassé, replié de l’exercice de la peinture. C'est dans cette position qu'elle résiste, s'abrite (réside), qu'elle rampe et retourne vers le fond du trou. Position douloureuse d'un retour sur soi-même, en soi-même, pour y puiser l'énergie de renaître, de revenir, bardé de trésors et barbouillé de matière première.


Ainsi semblent en témoigner ses attitudes, ses objets ou ses chants. Les rites de Kiga sont ceux de la peinture nue, parce qu'ils sont ramenés au plus simple appareil d'un mur de cartons, du déploiement d'apprêts dérisoires ou de leur disposition minimale, de l'application du geste ramené au seul principe de recouvrement de formes et d'objets. Nomade et monade, Kiga puise aux sources du minimum, usant de supports et de matériaux presque toujours pauvres, pour reconstituer, du fond de sa cachette, une mémoire quelle emporte avec elle, déplace au grès de ces transhumances…


Mais, sous l'apparence ludique de ces objets chamarrés, de ces parures déballées et offertes, de ces cérémonies appareillées, se dissimule un projet funeste. Les parures et les appara ts de Kiga sont des appâts, ses colliers des collets, ses présent emballés des boîtes à malices. "Les caches" masquent leurs contenus : ces cartons couverts de fonds gris ou bariolés, parfois agrémentés de cartes postales, de coupures de journaux et de reproductions, réservent leurs lots d'indigence et de résidus indigestes, ils contiennent des cadeaux empoisonnés, des bombes à retardement... "Les plombs", sous leurs alignements enfantins ne doivent pas nous faire oublier que ce sont aussi des projectiles. "Les carquois" sont aussi bien des étuis à flèches que des carcans (colliers attachés à un poteau pour y attacher par le cou un criminel condamné à l'exposition publique). "Les bâtons" posés en faisceau des épieux ou des gourdins "Les rubans" détachés des chapeaux des liens, "Les sables" mouvants engloutissent les miettes de peinture. Quant aux « tourtes", elles ne sont pas, comme le suggère le nom, des pâtisseries de forme rondes que l'on consomme chaudes, mais des excréments préparés aux fines herbes, des pommes empoisonnées... 


La tactique de Kiga est celle de la séduction, de l'enrobage, de la dissimulation. Tous ces étalages, ces instruments, ces attributs ont des relents guerriers. Kiga l’indienne, la dissidente la sauvage, celle qui est sortie de « sa réserve » (de son re-père), n’aurait surgi des coulisses de l'Académie que pour en finir avec l'ordre établi, avec l'exercice du pouvoir des institutions. Guerrière avant tout, mais isolée, elle ne s'attaque pas de front aux rangs serrés de ses adversaires, elle agit par surprise et par ruse, par guet-apens, par embûches, au coup par coup.


[…]

Cette doublure féminisée est, à n’en pas douter, un écho au personnage androgyne inventé par Duchamp, coiffé d'un chapeau joliment décoré d’un ruban au motif d’indienne - tel que Man Ray l’immortalisa pour les besoins d'un flacon de parfum bon marché - et qui signa, de sa plume, quelques inoubliables contrepèteries. Cependant contrairement à son ainée, nous ne possédons aucun portrait de Kiga, mais par bribes, les indices matériels de son passage. Kiga n’a pas de visage, mais Gasiorowski lui prête un corps : il l‘incarne par la matière et dans la matière qu’elle disperse, malaxe, absorbe, digère.

Ces figures du dédoublement, plus couramment utilisées en littérature qu’en peinture, indiquent bien, dans un cas comme dans l’autre, que c’est la distanciation induite par la valeur du récit qui importe. "La peinture recouvre et dérègle tout. C'est tout ce que Gasiorowski peut faire, c'est devenu sa plus simple pratique du plaisir de peindre. Pour le reste, c'est Kiga. Elle donne à ceux qui savent voir l'illusion." notait  Gasiorowki dans une lettre, en 1979.


Présentée initialement comme la peinture innocente et insolente, ou comme le vrai visage de la révolte, Kiga, double en négatif du peintre par lequel est censée s’effectuer cette longue descente vers le fond, cette traversée du fleuve, ce retour initiatique vers l'amont, vers la cache ultime, vers le point zéro de la peinture, m’apparait finalement aujourd’hui comme étant d’abord une figure de divertissement, ou de diversion, que Gasiorowski aura interposé (comme chacun des personnages de ses fictions) entre le travail de peinture, qu’il espérait, et les « regardeurs » (selon le terme de Duchamp) : un leurre suffisamment tangible pour entretenir l'artifice, occuper et miner le terrain.


Le peintre aura donc bel et bien fait le pitre, comme ce saltimbanque de la série l’Approche intitulé, avec ironie et amertume « Regardez-moi ! ». Mais il ne l’aura fait pas tant pour amuser que pour se divertir, au sens étymologique de ce mot (divertere : « distraire de »), c'est-à-dire pour se détourner de l’ennui, du convenu, du vulgaire.


[...]


Par ap - Publié dans : peinture - Ecrire un commentaire - Voir les commentaires

« La peinture n’est que du cinéma, l’art n’étant que le résidu marchand d’un certain type de comportement vis-à-vis de la peinture » Gasiorowski, (cité par Eric Suchère ) A.W.K, Editions Maeght, 1994.


(Souvenirs de tournage – 04-1995)


Après plusieurs heures de tournage vidéo dans l’exposition du centre Georges Pompidou en compagnie de J-M Brisot, nous décidions de nous concentrer sur la série des amalgames. Où commencer ? Comment rendre compte du processus de ces peintures sur papier, sans tomber sur le principe du catalogue ? Nous voulions autant que possible éviter le commentaire en voix off, privilégiant le regard et l’association simple des images. Difficile ! En regardant l’ensemble il me vient l’idée de démarrer par un groupe de quatre images comportant, côte à côte, dans la partie basse deux reproductions identiques d’une œuvre de Picabia. Le sous titre de cette œuvre convenait assez bien me semblait-il au processus mis en place par Gasiorowski dans cette série : « prenez garde à la peinture ! » ; l’idée étant ensuite de ne filmer que des détails des peintures pour mettre en évidence les effets de recouvrements, les effacements…



J-M attira mon attention sur une autre reproduction que je n’avais pas encore remarquée. Il s’agissait visiblement d’une page publicitaire découpée dans une revue. L’image carrée, présentait un intérieur en noir et blanc assez design. Placée sur la partie supérieure de la frise des amalgames nous n’arrivions pas cependant à en lire le contenu précis du texte. J-M a suggéré d’utiliser le zoom de la caméra pour se rapprocher du document. Je me penchais sur le moniteur de contrôle tandis qu’il ajustait la mise au point ; il s’agissait d’un texte en allemand que J-M a brièvement traduit par « cette installation est un exemple du bon goût de la maison d'ameublement de WK » et alors qu’il parcourrait lentement l’image, mon sang n’a fait qu’un tour : là, suspendu derrière le canapé blanc, se trouvait l’une des peintures de Gasiorowski, « Dix secondes conscientes »*, peinture de la série l’Approche (1970) qui figurait justement dans l’exposition.



*(La peinture en question présente quatre personnages disposés devant et dedans des boites, chacun réalisant (ou mimant) un geste. L’enchaînement des trois premières figures de gauche produisant l’effet d’une décomposition d’un mouvement (une course et un saut ?) alors que la dernière, à droite, est dans une position plus hiératique. Le titre de la peinture est emprunté, me semble-t-il à une réplique d’un texte de Ionesco, Le roi se meurt : « Une heure bien remplie vaut mieux que des siècles de négligence […] Cinq minutes suffisent, dix secondes conscientes. »)


Je ne sais pas comment Gasiorowski avait eu connaissance de la présence de sa peinture utilisée ici comme élément de décoration pour un magasin d’ameublement ; la toile avait-elle été prêtée par sa galerie allemande, qui avait cru bon de l’informer en lui faisant parvenir la page de magazine?

D’autres que lui auraient sans doute été très flattés d’être ainsi associés à  un « exemple de bon goût » ou, plus prosaïquement, que l’une de leurs œuvres, ainsi présentée dans les pages glacées d’un magazine de mode, puissent assurer, si non une certaine reconnaissance, au moins un bon coup de publicité. Serait-ce aujourd’hui trahir la pensée de l’artiste que de prétendre que pour Gasiorowski, cette considération de la peinture dépassait son entendement, non que ce ne soit pas la fonction d’une image de décorer un intérieur, mais plutôt que l’utilisation d’une peinture pour vendre un canapé ou une étagère, relevait simplement de l’idée la plus vulgaire qui soit.

[…]

En découvrant par hasard au cours du tournage, cette image enfouie au sein de la série des Amalgames, j’ai réalisé, soudain, la profondeur de la blessure, ressentie par Gasiosrowski : car il s’agissait bien là d’un amalgame grotesque, d’un malentendu profond. « Non, la peinture n'est pas faite pour décorer les appartements. C'est un instrument de guerre offensive et défensive contre l'ennemi. », avait déclaré Picasso*, en 1935, à  Christian Zervos.

* (On observera d’ailleurs que Picasso est cité (pastiché) aussi-bien dans les amalgames que dans les refusés de l’AWK, et qu’en 1974, avant d’entamer l’ensemble des grandes séries (la Guerre, L’Académie WK, les Fleurs et les Amalgames), c’est par une exposition intitulée les Faux Picasso que Gasiorowski annonçait sa disparition.)

Que le logo de ce magasin comporte les deux lettres (WK), qui deviendront celles des initiales de l’Académie, n’est sans doute pas non plus un hasard, d’autant que, présentes dans son propre patronyme, l’artiste ne pouvait manquer de faire le rapprochement. Le guerrier qui sommeillait en Gérard (Gerhard prénom masculin d'origine germanique formé d'après gari (lance) et hard (dur).) n’avait plus qu’à prendre les armes.

Cet argument de travail qui occupera l’artiste, six années durant, pourra paraitre dérisoire pour beaucoup, mais il convient à chacun de décider de ses colères et de mener ses combats.

 

C’est à partir de 1974 que prend fin, dans l’épuisement le plus total de la ligne, le travail des images en noir et blanc ; c’est à partir de cette date que la croûte, la couleur, les recouvrements viennent rythmer les travaux. Les ensembles de peintures et d’objets, réalisés à partir de cette date, atteindront des dimensions de présentations ou d’accrochage qu’il sera désormais difficile de suspendre derrière un canapé de salon, sauf à défaire le sens de l’objet : Le mur des cartons, l’Atelier de Taïra, la Ligne indéfinie, les Stances… et Fertilité en sont les formes exemplaires.

 

[…] 

 

Gérard Gasiorowski,
Exposition AWK, Galerie Maeght
du 19 mars au 10 mai 2009


Par ap - Publié dans : peinture - Ecrire un commentaire - Voir les commentaires

"...et je me souviens m'être dit : Merde, je ne ne vais plus pouvoir parler de peinture avec personne!" (Jacques Monory dans une déclaration faite après la mort de Gérard Gasiorowki. Catalogue du Centre Georges Pompidou, 1995)


En 1975, désirant s'effacer de la scène artistique, Gérard Gasiorowski fait annoncer sa disparition. A titre d'hommage posthume l'Académie Worosis Kiga est fondée, sa direction confiée au professeur Arne Hammer. Cette école d'art, comme beaucoup d'autres, fidèle à la définition que l'on peut s'en faire, impose la pratique étroite et rigoureuse de la reproduction fidèle d'un modèle par un exercice unique : ici, la copie d'un chapeau.


Les productions des élèves, ainsi que de nombreux documents concernant cette insignifiante école seront présentées à la galerie Maeght en 1982, dévoilant ainsi les dessous de l'affaire. L’ensemble des traces témoignant de cette histoire sont distribuées en deux parties, d'une part, des peintures sur papier accrochées au mur ("les chapeaux", "les métronomes", "les refusés", "les honneurs"...), et d'autre part, les archives de l'Académie disposées sous vitrine: statuts, organigramme, pages de cahier d'écoliers (bleues, jaunes, roses) marquées du cachet de l'A.W.K, divers bulletins d'informations et notes manuscrites, petites liasses de papiers ficelées (les "Oipah ho - Oipah stra"), ainsi que quelques "études préparatoires"... Toute la question étant de savoir, bien sûr, « qui porte le chapeau »? 



Sous le masque de Arne Hammer (hargne amère? ), un professeur marteau, qui s’est complu à humilier les élèves de cette soit disant école d’art, derrière le patronyme même de l'Académie Worosis Kiga ne se dissimule qu’un seul homme qui se revendique d’abord comme observateur de cet événement : Gérard Gasiorowski.


[…]

Des chapeaux sans visages? Pas tout à fait. Il faut en effet préciser que (si l'on s'en tient toujours au récit) « Les Chapeaux », 400 en tout, ne sont pas présentés comme étant de la main de Gasiorowski, mais bien réalisés par les élèves de la dite Académie. Or, la liste indique, sans détour, qu'il s’agit là, des noms des artistes contemporains les plus représentatifs de chacune des tendances artistiques de l’époque : pas moins. Chacun de ces artistes de renom, susceptible d'être l'auteur de l'une de ces peintures, se retrouve ainsi soupçonné de n’être qu'un simple exécutant servile des consignes et des règles conventionnelles de l'académisme ambiant.  Cependant par un jeu de passe-passe cynique les noms de leurs auteurs ont été biffés et remplacés par de simples petits bouts de papiers qui portent d’autres noms authentifiés par leurs signatures. Ainsi anonymés (comme des copies scolaires), puis redistribués indifféremment à des prête-noms, il devient impossible d’obtenir une identification certaine des auteurs présumés de ces images.


On pourrait donc s’étonner, compte tenu des différences stylistiques de ces artistes que celles-ci n’apparaissent pas davantage dans ces exercices imposés (comme c’est le cas pour les "Amalgames"), car c'est bien à une uniformité de facture à laquelle on assiste ; tous ces chapeaux sont peints avec une même technique, sur un même format, dans des tonalités chromatiques neutres grises ou brunes…


A bien des égards, ce coup des chapeaux  a du faire grincer des dents (combien en ont-ils mordu le leur ?). La réaction ne s’est pas faite attendre pour certains, ce grand déballage fut perçu non seulement comme des exercices fastidieux , mais encore comme une « pure démonstration d'un savoir faire pictural, animée d'une logique perverse.». Pour d’autres, ces chapeaux, plus ou moins réalistes par le traitement des ombres et des lumières, plus ou moins précis dans leurs contours et leurs volumes, miment dans leurs applications, les travaux de factures scolaires que l’on peut croiser dans les écoles d’art. Telles seraient donc les pauvres académies dont seraient capables tous ces artistes ? Grimaces amères.


"Le chapeau, ornement symbolique, artifice du chef, accessoire de l’artiste (de Bruant ou de Beuys) ou du petit bourgeois, rachète souvent la pauvreté de la posture, les insuffisances de l'attitude. Le chapeau "couvre chef", apparaît aussi être la version domestique de l'inavouable couronne dont tous les fronts cherchent la nostalgie; plus encore, puits d'artifice, il trône au milieu du mystère du prestidigitateur." remarque Michel Enrici1. Aussi, l’argument du chapeau, comme « seul modèle pour tous », n’est ici au fond qu’une simple métaphore du moule (de la forme à chapeau), ou du conformisme, car, après tout, n'est-ce pas en partie dans les habitudes de certains de ces artistes que d'endosser l'uniforme, que de céder aux modes, de « jouer à l'artiste » et de porter le masque, voire « de tirer à eux la couverture »...?


En réalité, "les chapeaux" sont une variation trompeuse. Ils ne sont ni un exercice de style, ni l'éloge d'un objet démodé, mais bien plutôt la représentation du style en exercice, sous un emblème phallocrate ("C'est le chapeau qui fait l'homme!" Max Ernst). L'aspect plastique (formel, mais aussi souple et mou) du chapeau, "observé par Gasiorowki" sous diverses positions, sous différentes lumières, et sous toutes ses coutures, tient davantage de l'autopsie d'un insigne que d'un signe : du chapeau festif  « jeté en l'air », au geste d’hommage du « chapeau bas »…


Si cette coiffe signe l’identité de l'Académie Worosis Kiga, rassemblant chaque élève sous un seul chapeau, « dans une même chapelle », (les faisant loger à « la même enseigne » en les faisant se ressembler au delà des apparences), elle est donc ce signe de reconnaissance minimum qui paradoxalement plonge plus de quatre cents artistes dans l'anonymat. Ces murs de chapeaux vides, ces couvre-chefs sans chef (décapités), sont à l'image de leurs propriétaires désignés d'office ou tirés au sort (dans un chapeau) comme les soldats d'un régiment, enrôlés, enregistrés, mis au pas, mis en rangs, mis à l'épreuve, astreints à faire leurs "classes", punis, rayés des listes, cités en exemple ou récompensés par des médailles (de pacotilles), tombés au champ d'honneur... Ces murs de chapeaux, disposés, en registres réguliers, étagés, ne sont pas en effet si éloignés (ni dans le temps, ni dans l'idée) des stèles fleuries où se réfléchissent les désastres guerriers. Cet inventaire est celui d'un dénombrement des combattants portés disparus. On peut voir une analogie entre ces deux séries : alignements de chapeaux sans tête, et front de fleurs séparées du pot, coupées de leurs racines, décapitées. Les "Chapeaux", les "Fleurs", les "Amalgames" sont les motifs épinglés de la peinture.


Pourtant, si l’on s’en tenait là, ne donnerai-t-on pas raison aux critiques, qui se sont laissées piéger par ce dispositif fictionnel ? Gasiorowski n’aurait-il pas cédé lui aussi aux sirènes de la modernité et au goût de l’époque en fabriquant cette fiction infernale ? Ne s’est-il pas piégé lui-même dans ce dispositif qui, de fait, le rangeait durablement du côté de la peinture dite « narrative », lui qui, précisément, détestait les étiquettes ?


[…]

Oublions un instant tout ce qui vient d'être dit sur l’histoire de cette Académie fantoche et de la polémique évidente qu’elle cherchait à produire. Quittons le discours et regardons ces chapeaux pour ce qu’ils sont d’abord, soit des peintures.

Il est un fait que si l'on juge rapidement ce travail, d'un point de vue strictement formel, il pourrait effectivement sembler aride, répétitif (bien que la série soit d'abord une variété infinie de cadrages, de tonalités, de combinaisons internes...), voire systématique (usure d'un seul sujet qui couvre les murs en registres réguliers...). D'un autre coté, si l'on ne prend en compte que le sujet figuré (le chapeau) on risque de ne s'interroger que sur les raisons symboliques de ce choix et de fait, la véritable dimension de ce travail pourrait nous échapper.


Pourtant, à bien les considérer, aucun de ces 400 chapeaux n’est traité, d’un point de vue pictural, avec désinvolture et aucun ne contient finalement la part vénéneuse du discours sur la monotonie et la répétition mortifère qu’on leur a volontiers prêté. De loin, ou pourra observer que ces ensembles sont  tout, sauf austères. Ils sont même plutôt assez séducteurs, tant par le mode d'assemblage que par les tonalités sombres ponctuées de couleurs vives. De près, on pourra vérifier la virtuosité de la touche, la justesse du dessin, la finesse des accords de gris, les jeux de sous-couche, les affleurements de bistre sur le bleu, l’intelligence de la brosse faisant et défaisant sans cesse le sujet, produisant toutes les métamorphoses possibles des plis du feutre. Autrement dit, un vrai travail de peintre.

 

"Le chapeau est un leurre, une "couverture", seule existe la peinture et derrière elle, contre, dessus, écarté, l'individu qui l'exprime. Le peintre ou le sujet réel." écrivait ainsi Gasiorowski dans ses carnets.


Gasiorowski n’aurait-il pas prêché le faux pour masquer le vrai ? Et si cela était, quelle pouvait en être la , ou les raisons ?


[…]

___


1 - Michel Enrici, « Peinture » Editions Maeght, 1983



Gérard Gasiorowski,
Exposition AWK, Galerie Maeght
du 19 mars au 10 mai 2009

Par ap - Publié dans : peinture - Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires

(remarques sur les dessins de Egon Schiele)

 

Lorsqu’Egon Shiele fait la rencontre de Klimt en 1907, son dessin est encore assez marqué par l’enseignement académique de l’école des Beaux Arts de Vienne où il a été admis un an plus tôt. Ses peintures par contre, quelques portraits et surtout des paysages, sont réalisés avec une touche très dynamique, une pâte as sez chargée, des tonalités chromatiques très contrastées et des accords parfois assez crus. Très vite sa ligne s’éclaircit, l’enveloppe des dessins se simplifie. Les effets en sont bientôt perceptibles dans ses peintures par l’introduction d’aplats et de motifs ornementaux, comme ceux que l’on croise chez Klimt justement. La couleur gagne en transparence.


En 1907, en France, le Fauvisme a déjà battu en brèche les formes et les couleurs, Les demoiselles d’Avignon se dressent dans l’atelier de Picasso. En Belgique, l’œuvre de James Ensor déplie dans son atelier un arsenal macabre de pantins et de squelettes aux couleurs criardes et Léon Spilliaert se dépeint dans des univers obscurs traversés de silhouettes furtives. L’œuvre de Edvard Munch, montrée tant à Berlin qu’à Paris, quoique encore un peu considérée comme sulfureuse, fait cependant fort impression chez de jeunes artistes tels Schiele et Kokoschka…

 

En 1909, apparaissent les premiers dessins de corps, certains rehaussés à l’aquarelle. Si la rupture graphique semble brutale, au regard des travaux précédents - celle-ci pouvant-être liée à plusieurs facteurs -, il me semble que, pour ne m’en tenir qu’au seul champ plastique, deux raisons au moins en sont à l’origine.


Tout d’abord l’influence de l’esthétique Art Déco qui marquait la capitale culturelle de l’Autriche, et plus particulièrement les peintures de Klimt (et davantage encore ses dessins, que Schiele avait eu l’occasion de voir de près dans l’atelier de l’artiste) très imprégnées des formes et de l’esprit des estampes japonaises, que celui collectionnait, sont sans doute pour partie responsable de cette bifurcation. Ajoutons encore à cela la connaissance des figures curvilignes des compositions de J. Th.Toorop, peintre Néerlandais exposé par deux fois à la Sécession de Vienne.



(Gustav Klimt,1910 - Eiri Hochada,1801 - Egon Schiele, 1915)


La ligne, l’économie de la couleur, la déformation par la courbe et le jeu des plans masqués, les sujets mêmes de certaines estampes érotiques peuvent avoir été retenues comme lexique graphique d’une rupture possible, mais cela n’explique pas totalement la forme très particulière du dessin. Certaines figures, les autoportraits notamment, ont des postures et des mimiques qui pourraient être celles d’une prise de vue photographique (les points de vues, les cadrages, les raccourcis…) or, on le sait, par de nombreux témoignages, Egon Schiele n’utilisait pas de boitier ni de procédé analogue (chambre claire…) et d’ailleurs, le coût de ce genre de matériel restait encore, à cette époque, relativement onéreux.


 

En examinant attentivement le trait déroulé sans faillir sur la longue distance des membres (de la taille aux pieds…) -, les accélérations échevelées, visibles par exemple dans des zones où les détails pourtant se condensent (plis de tissus, cheveux, oreille ou mains…), les ruptures inattendues de tracées (deux doigts puis rien…), les reprises décalées d’un angle de bras, d’un pli de robe - toutes formes qui se trouvent loin de la main qui trace -  la superposition de figures (Double portrait, 1910)… il semble que cette virtuosité apparente soit due à l’utilisation du miroir, non seulement comme surface réfléchissante, mais aussi comme support.

 

Qui en effet n’a jamais été tenté de dessiner sur une glace ce qui précisément s’y réfléchit ? Les aquafortistes connaissent cette situation par cœur : la plaque de cuivre est un miroir où l’outil creuse l’image devant celui qui dessine. Il suffit à tout moment, comme en photographie, « d’ajuster la focale » et l’image bascule, l’auteur est là œuvrant derrière le réseau des traces burinées.

 

Le miroir est une surface, un plan, où l’image se fabrique sans se fixer. On peut utiliser cette surface en observant l’image reflétée (retournée) qu’elle propose (ce que font la plupart des peintres), ou effectivement fixer à sa surface, à l’aide d’un crayon gras, les formes que l’on voit. Lorsque l’on ferme un œil le tracé s’effectue plus aisément, mais des distorsions liées à la défection du champ de vision ordinaire (les deux yeux ouverts) apparaissent. La forme, tracée sur le plat du miroir, est un peu écrasée. En alternant l’ouverture des deux yeux on peut même agir sur l’épaisseur de l’objet tracé, quitte à tricher un peu pour « les faux raccords » qui se produisent inévitablement - mais d’ailleurs, dessiner c’est tricher un peu, non ? – .


L’avantage du procédé est, comme on s’en doute, la rapidité d’exécution. L’inconvénient est essentiellement la distorsion, sauf dans le cas ou celle-ci est en adéquation avec l’effet recherché (ou trouvé). Le report de la trace, réalisée sur le miroir, peut se faire de différentes façons, soit par transfert, soit par projection. Dans le premier cas l’échelle du tracé est conservée, dans le second la taille peut-être modifiée.


Je ne pense pas que Schiele ait eu recours systématiquement à ce procédé, mais celui-ci lui a permis indéniablement de transgresser les lois de la représentation binoculaire et donc d’explorer les limites graphiques de la ligne, de penser les raccourcis, de distordre l’espace frontal habituel auquel est soumise la vision.

La syntaxe de ce processus est lisible dans nombre de dessins et peintures à partir de 1909, ce qui (que cela soit dit) ne retire rien à l’œuvre, et même, au contraire lui donne sa dynamique fondamentale. Le procédé utilisé libère la forme par la ligne et tord le sujet de façon assez inattendue. Un bon dessinateur – c’était indéniablement le cas de Schiele – peut aisément tirer profit des effets produits et les transposer dans une écriture graphique née par cet outil momentané. Il est d’ailleurs intéressant de constater que c’est dans les autoportraits que le mécanisme prend forme  (ce qui somme toute est assez logique) et que peu à peu, il contamine le pur dessin d’observation, avec ou sans miroir interposé. Le couplage de tous ces procédés (prélèvement, observation, correction) permettant de combiner à l’infini les possibilités de façonner un corps, une attitude, une ou plusieurs positions...


Le choix de ne se centrer que sur la (ou les figures) de l’isoler sur un fond neutre s’explique simplement. D’une part, la vision de l’espace, avec un œil fermé, augmente, lorsque l’on trace sur la vitre, les effets de perspectives, ce qui dénote très rapidement d’un procédé. D’autre part, il est certain que le rapport fond-forme, puisse affaiblir le dessin de ses silhouettes, enfin, il est fort possible que seul le surgissement de ces figures (pour leur étrangeté…) ait intéressé Egon Schiele. Ainsi, pouvait-il assumer pleinement ses sujets sans avoir recours à l’anecdote et combiner à loisir tous les procédés de dessin.



Par ap - Publié dans : peinture - Ecrire un commentaire - Voir les commentaires

(notes brutes)



« … voici un monde en rupture de ban : les yeux sans front, le sexe à la place des lèvres, les plans en ébullition ; et le couteau, le quignon de pain ou le paquet de tabac prennent soudain la dignité qui, jusque là, revenait de droit à l’enlèvement des Sabines, à la noble figure humaine. »

Jean Paulhan, Braque ou la peinture sacrée, Ed. L’échoppe, Envois, 1993

 


(E. Atget - Chanteur des rues, détail)


Tout le monde aura remarqué, à quel point, les courbes alanguies des guitares rappellent celles des statues et, par delà les statues, celles des corps des femmes ou les déesses qu’elles étaient censées représenter. C’est un chant ancien que tous les bardes, ménestrels, troubadours, trouvères et autres chanteurs des rues ont encore en mémoire, aux bouts des doigts.



Tout est une question de point de vue, d’échelle et de distance. Une nature morte n’est rien d’autre qu’une mise en relation d’objets, une mise en scène de figures, comme on le ferait au théâtre. Le degré d’abstraction de certains collages, de certaines peintures (et plus encore pour les gravures) cubistes peuvent entretenir ce doute, cette indécision de l’espace et de ce qui est vraiment donné à voir, et c’est justement, je crois, ce que cherchaient ces peintres : un registre de formes qui permettrait de tout contenir, du passé et du présent de l’histoire des représentations (la quadrature du cercle).



Dans cette peinture de Braque, intitulée étrangement Statue d’épouvante (1913), on peut ainsi, soit considérer le savant assemblage de papiers croisé dans l’ovale du format, y reconnaitre une table jonchée d’accessoires de musiciens ou découvrir un corps blanc couché (ou plutôt chaviré) sur un lit des partitions, un corps qu’on serre et que l’on étreint entre ses bras pour en tirer le son plaintif et chaud de ses cordes vibrantes. Corps de cordes pincées, caressées, corps de bois griffé des sillons vernis qu’écaille l’ongle au passage. Voici donc les ébats d’un duo de clarinette chevauchée par le torse blanc de la guitare au timbre rare



« J’aime Eva », nous dit Picasso en 1912, en nous présentant, de face, la table d’harmonie d’une guitare, posée debout à côté d’un verre au pied assez turgescent. Il faudrait donc être bien naif pour penser que Eva est le nom de l’instrument. Et voici une autre « Guitare », toujours en 1912, petit volume de papier dont le manche, composé d’un pliage en accordéon, évoque le plissé d’une chevelure libérée de sa natte et retombant sur un dos d’une femme (mais dans quelle posture se trouve-t-elle donc ?). Enfin, ce collage assez précieux, encore nommé « Guitare »(1913), composé d’un assemblage de petits papiers, d’un morceau de tulle et de ficelles dessinant un losange ouvert sur une zone sombre, sorte de béance où brille l’arrondi d’une perle logée entre deux lignes verticales.



Ne serait-il pas amusant de revisiter, sous cet éclairage, quelque peu biaisé, un bon nombre de ces géométries prétendument austères, pour enfin prendre la mesure très sensuelle qu’elles proposent ?


Car enfin, cette pipe posée sur un journal, lui-même couvrant en partie le bois d’un violon qui se confond  avec celui de la table, n’est pas qu’une simple représentation par des objets de l’ordinaire, ou du Quotidien comme l’annonce le titre du fragment collé ici.


Il suffit de lire simplement ce que pointe, goguenard, le tuyau de la pipe, d'être attentif à la résonnance que la sonorité du mot entretient avec la découpe noire sur la droite, en forme de B (censée représenter les rondeurs d’un violon), de remarquer enfin les échos des courbes serpentines des deux ouïes et de la petite queue du Q… Certes, ce ce n'est pas L'enlèvement des Sabines, mais c'est néanmoins une belle étreinte.


[...]


(Si un isme est un suffixe qui permet commodément d’englober un ensemble des notions que comprendrait le mot auquel il est accolé, il s’avère en fait que cette terminologie ne signifie rien de très précis étant donné les champs des applications ou les domaines qu’il recouvre (Marxisme, Lyrisme, Erotisme…), l’isthme en revanche est plus concret, puis qu’il désigne une sorte de trait d’union entre deux étendues. Tout compte fais, et tous comptes faits,  je propose que ce th, qui de toute façon est muet, soit ajouté au nom de ce mouvement esthétique. Non seulement Cubisthme sonne franchement mieux, mais il traduit davantage l’idée véhiculée par ce qu’il représente au fond : un pont (façon Effeil) tendu entre les formes esthétiques, qui ouvrait la voie à toutes celles de la modernité.)


Par ap - Publié dans : peinture - Ecrire un commentaire - Voir les commentaires

Calendrier

Décembre 2009
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés