peinture

 (Piero della Francesca) 


(4 – coup de soleil)

 

 

 

A défaut de répondre pour l’instant sur la nature de cette statuette dorée, cette rencontre inattendue permet de faire une incise sur la question de la représentation des personnages chez Piero della Francesca. De nombreux auteurs en ont fait la remarque, il y a un type de trait qui caractérise les corps et les visages de certaines figures de Piero. En ce qui concerne ce visage blond, on le retrouve tantôt sous forme d’un saint, ou d’un ange ou ici d’un jeune homme. Comme pour les figures féminines de Botticelli, ce qui frappe dans ces peintures c’est que certaines d’entre elles semblent glisser d’un espace à un autre, comme s’il leur suffisait de changer de costume, pour incarner un nouveau rôle. Mais d’où vient que l’on puisse qualifier cette figure blonde « d’angélique »  ou « beau comme un gardien d’Eden » comme l’indique Roberto Longhi, alors même qu’il n’en porte aucun des attributs classiques (ailes, auréole…)

 

Il est un fait que c’est bien par analogie, non seulement avec les autres œuvres de Piero, mais aussi avec les codes de représentation de ces personnages que s’établit le rapport : chevelure blonde et lumineuse, visage serein et doux, aspect androgyne... : beau comme un ange ou comme un dieu. On le sait, par ailleurs, ces caractéristiques définissaient aussi, durant l’antiquité, Apollon, ce dieu grec qui fut d’ailleurs l’un de ceux le plus rapidement adopté par la culture romaine. Ce modèle de beauté rejoint les préoccupations des artistes de la Renaissance procédant à d'une interprétation savante de la statuaire "antique".

 

Pour en revenir à la petite statuette dorée et à la figure solaire d’Apollon, il se trouve qu’au IIIe siècle, un culte romain s’appuyant sur la figure de Sol Invictus (Soleil Invaincu) inspiré de la mythologie d'Apollon et du culte de Mithra connaît une grande popularité. Proclamée par l'empereur Aurélien comme patron principal de l’Empire romain - faisant du 25 décembre une fête officielle (jour de la naissance du Soleil Invaincu)-, on lui dressa même un temple à Rome.

 

  Constantin Ier fut lui aussi, au début de son règne, adepte du Soleil Invaincu, avant de se convertir au Christianisme. De cette divinité nous avons essentiellement le témoignage des effigies que fit frapper Constantin sur ses monnaies jusqu’en 326 ; elles représentent le dieu nu avec le front ceint de rayons solaires (sorte d’auréole) et tenant dans sa main gauche un globe, symbole de son pouvoir sur tout l'univers et, dans sa main droite, l'épée qui lui permet de maintenir ce pouvoir.


De nombreux témoignages indiquent encore que l’empereur Constantin se serait fait représenter sous les traits de cette divinité, par une statue dorée surmontant une colonne de porphyre, à Constantinople, ville qu’il avait choisi pour incarner la nouvelle capitale de l’Empire. Contre toute attente, donc, la petite statuette figurant au sommet de la colonne où est attaché le Christ dans le tableau de Piero della Francesca pourrait être l’évocation de cette divinité solaire et monothéiste.


Inspirée par la figure d’Apollon elle sera supplantée par celle du Christ. Ceci explique, entre autre choses, que globe crucifère(1) et épée se retrouvent ultérieurement comme attributs des figures de la Chrétienté. Si une sorte de filiation symbolique de cet ordre existe bien entre ces deux figures, ici superposées dans l’axe de la colonne, elle pourrait marquer ici une forme d’ironie de l’histoire : Jésus est molesté aux pieds même de l’image qui inspira les prémices du monothéisme romain et qui fournit les symboles de l’empire chrétien.

 

Evoquant Constantin, on se souviendra aussi que l’Empereur a été représenté par Piero della Francesca dans le cycle des fresques d’Arezzo qui retrace L’invention de la vraie croix (vers 1458). La scène où il figure est celle qui relate la bataille qu’il livra contre Maxence. La légende précise que, lors d'un songe prémonitoire qui aurait annoncé à Constantin sa victoire contre Maxence, au pont Milvius, le Christ lui serait apparu en rêve et lui aurait montré un chrisme flamboyant en lui disant : « Par ce signe, tu vaincras ». Constantin fit alors apposer sur les boucliers de ses légionnaires ce signe figurant les initiales du Christ et remportât le combat.

 

Cet épisode relaté notamment dans La légende dorée de Jacques de Voragine, fut interprétée par Piero della Francesca comme une allégorie renvoyant très certainement à des événements contemporains.

 

 

Il apparait en effet que le profil de Constantin brandissant la croix dans cet épisode de la victoire sur Maxence est très proche de celui de l’empereur Jean VIII Paléologue (avant dernier empereur Chrétien de Constantinople qui tenta de réunifier les deux empires), tel que Pisanello(2) l’a lui-même figuré sur des pièces de monnaie de l’époque, mais aussi celui de Pilate assis dans La Flagellation.

 

 

Deux remarques donc s'imposent : d'une part le glissement des figures et des personnages semble donc bien avoir été chez ce peintre plus qu’un procédé, presque un principe, d'autre part - et on pourraiit le vériffier par ailleurs - l'iconographie enlacée de cette époque puise, autant qu'aujourdhui dans les oeuvres (littéraires ou artistiques) du passé que dans les figuations les plus populaires telles que les pièces de monnaie.

 

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1 -Ainsi, le globe crucifère, qui représente la Terre ou le Monde sera utilisé par les empereurs carolingiens en Occident pour justifier la monarchie de droit divin dont ils se réclament. Le signe d'une croix surplombant une sphère, symbolisant le pouvoir universel d'origine divine, détenu par l'empereur, sera couramment utilisé à partir du règne de Justinien.

2 - Cette médaille est l’œuvre d’Antonio Pisano plus connu sous le nom de Pisanello (env. 1395-1455). L’inscription en grec et en latin qui se trouve au revers permet d’attribuer la médaille à ce peintre et permet d’identifier l’empereur Jean VIII Paléologue (1425-1448).

 

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 (Piero della Francesca)

 

(3 – fantaisie de peintre)



Cette statuette dorée, représentant une figure masculine nue, tenant à la main droite une épée et dans la gauche un globe transparent, est en fait assez énigmatique. Souvent rapidement associée à la représentation d’une idole païenne, peu de commentateurs s’intéressent pourtant à ce qu’elle peut réellement figurer.


 

 


Dans les nombreuses représentations que j’ai pu consulter, relatives à ce thème de la Passion, la présence d’une figure au sommet de la colonne est très rare, et le plus souvent inexistante.


 

Dans une enluminure des riches heures du Duc de Berry, on trouve par exemple, nichée dans l’architecture, à l’aplomb du Christ flagellé, une représentation d’Eve enceinte. En ce qui concerne la représentation d’Eve, associée à la Flagellation, on sait qu’au 15e siècle, une interprétation liturgique de l’épisode des marchands du temple chassés par le Christ établissait volontiers le rapport avec Adam et Eve chassés de l’Eden ( que l’on nomme par ailleurs la Petite Passion), ce qui peut en partie expliquer la correspondance iconographique établie entre le moment ou Jésus, armé de cordelettes fustige les marchands et celui la punition qui lui est infligée par Pilate, à la demande du peuple.


De surcroit, cette association permettait aussi de réunir dans une même scène l’ancien et le nouveau testament. Pourtant, mise à part l’épée que brandit l’archange (le bras armé de Dieu) pour expulser le couple du Paradis, je ne pense pas qu’il y ait de relation directe avec le personnage armé juché sur  la colonne de la flagellation chez Piero della Francesca.


Il existe bien aussi quelques représentations d’éphèbes ou d’athlètes, mais si la nudité ou la posture générale du corps se rapproche de la fameuse statue, aucune ne possède les attributs relevés plus haut. Enfin, en ce qui concerne les  empereurs romains, nus ou revêtus partiellement d’une toge, portant soit un bâton de commandement soit un glaive aucun ne réunit suffisamment l’ensemble des conditions pour que l’on puisse pencher en ce sens.


 

En fait, cette statuette aux allures martiales et triomphales (Mars a bien une épée mais pas de globe), à la ligne souple, au léger déhanché rappelle plutôt l’élégance des bronzes de Donatello comme le David (qui lui aussi mania l’épée contre Goliath) ou encore la fameuse statue de Cellini représentant Persée, tenant à bout de bras la tête de Méduse (monstre dont le regard change les hommes en pierre Rien de très concluant. De dépit, faut-il conclure à une nouvelle fantaisie de peintre?

 


Considérant l’aspect doré du bronze (donc lumineux), il est par contre possible d’établir  un rapport avec la mythologie grecque, dont l’un des dieux de caractère solaire, Apollon, était aussi révéré par les romains. Comme le signale Bernard Sergent, spécialiste de mythologie comparée, dans Le livre des dieux. Celtes et Grecs, II (Payot, 2004), Apollon serait « une version divine du roi humain »,  par ailleurs Apollon est donc un être  Lukê-genès, comme il est dit dans l'Iliade, c’est à dire « né de la lumière ». (son épithète Phœbus, la lumière)

 


Au Louvre est justement conservée une statue en bronze doré, d’époque gallo-romaine (IIe siècle), connue sous le nom d’Apollon de Lillebonne, découvert en 1823 en Normandie, et dont l’allure pourrait elle aussi vaguement évoquer celle de la sculpture figurée en haut de la colonne. Cependant, fausse joie, elle ne comporte pas d’avantage les deux attributs cités plus haut (épée et sphère).


Par contre, hasard troublant, elle est très proche par les traits du visage de la figure « angélique » vêtue d’une tunique rouge, qui se trouve au premier plan à droite  de la Flagellation de Piero della Francesca.

 

 

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« Eh oui, quelles que soient, par la suite, les interprétations, les explications, personne n’y comprend rien. " Je ne comprend pas votre tableau ", dit quelqu’un à Picasso. Et lui : " Il ne manquerait plus que ça ! " »


Philippe Sollers, Le secret, 1992.

 

 

(1- Piero par David)

 

 

J’avais indiqué rapidement, dans un précédent article, les rapprochements formels que l’on peut établir entre certaines peintures de David Hockney et celles des artistes de la Renaissance italienne et,  plus particulièrement me semble-t-il, avec l’œuvre de Piero della Francesca. Hockney d’ailleurs ne s’en cache pas. Ainsi, en bonne position, parmi les reproductions affichées sur un paravent que regarde Henry Geldzahler dans Looking at pictures on a screen, (1977), on trouvera celle présentant le Baptême du Christ, tableau dont on retrouve encore la présence discrète dans le reflet de la psyché qui se trouve dans le portrait des parents de l’artiste, réalisé à la même date.

Il faut cependant préciser que ces emprunts ne relèvent pas seulement du registre de la pure citation, mais d’une forme d’assimilation du vocabulaire pictural, indiquant une intention de renouer avec l’esprit de l’œuvre du maître italien. On pourrait, en prenant le temps nécessaire, revenir ainsi, à rebours, sur les éléments iconographiques auxquels le peintre anglais eut recours et qu’il a brassé, avec une certaine malice, dans ses compositions, tout particulièrement celles réalisées entre 1965 et 1978.

 

Ceci étant, il n’est pas le seul, à cette époque, à tourner son regard vers les écoles picturales de l’Europe des Lumières, en réaction à l’expressionnisme abstrait des années 50, pour sortir de cette « arène offerte à l’action »  que représentait l’espace du tableau, comme l’avait suggéré  Rosenberg, et pour revenir à un espace plus mesuré, analytique et réflexif. Le retour des figurations (sous leurs différentes formes) correspond à la fois aux questions esthétiques d’une génération d’artistes, nourrie par l’omniprésence des images dans leur environnement quotidien, et à la nécessité de formuler une nouvelle identité visuelle, elle-même associée à de nouveaux espaces économiques : questions de territoires.

 

 

Pour David Hockney, ces appuis qu’il cherche en particulier chez Piero de Francesca correspondent, je crois, à une réelle affinité plastique sur la façon de définir l’espace du tableau - et qu’il n’a eu de cesse de remettre en jeu depuis ses premières peintures et par ses réflexions théoriques – et d’autre part lui permettent, par l’utilisation d’une forme synthétique (1) assez facilement transposable, de s’atteler aux situations ou aux thèmes qu’il croise sans s’en tenir à une simple description.

 

 

Il suffit d’ailleurs d’observer, dans « Looking at pictures on a screen », la façon dont les panneaux du paravent évoquent les rythmes d’une arcade ouvrant littéralement sur de petites saynètes, ou dans  « Man under a shower », la reprise de la pose d’une figure du « Baptème du Christ »  et enfin de considérer dans « Saint Jérôme et un donateur » de Pierro, le regard plein de méfiance que le saint, assis sur un banc de pierre, adresse à celui qui, à genoux, main jointes, lui rend hommage, de comparer le sens de cette scène avec l’attitude sèche et distante du profil de l’homme en costume sombre surplombant une figure héroïque, mais pétrifiée, pour comprendre que décidément les temps ont bien changé.

 

En ce sens d’ailleurs, pas plus que La flagellation de Piero della Francesca ne se limite à présenter ce thème de la passion du Christ, mais l’utilise vraisemblablement comme métaphore d’une situation politico-religieuse, le tableau d’Hockney, figurant les époux Weisman, entourés de leurs objets d’art sur la terrasse de leur villa californienne, ne se veut, comme je l’ai déjà suggéré, qu’un simple portrait, mais contient sans nul doute une réflexion sur la vanité du pouvoir et sur le glissement qui s’est opéré entre les grands mécènes de l’art,  fortunes d’humanistes éclairées et  le milieu de ces collectionneurs américains qu’il côtoie.

 

Le choix de rapprocher ici de la Flagellation et The Américan collector’s, alors qu’il semble évident que Hockney a aussi visiblement « pioché » dans plusieurs autres peintures tient essentiellement à un détail du tableau de Pierro qui ne cesse, depuis longtemps, de m’intriguer. En effet, de même que je me m’étais toujours demandé si les sculptures représentées par Hockney dans ses portraits de collectionneurs californiens existaient réellement (et surtout qui pouvait bien en être les auteurs), de même la petite sculpture disposée au sommet de la colonne où le Christ est attaché, dans La flagellation, a-t-elle toujours retenu mon attention : simple curiosité de regardeur.

 

 

 

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1 – Le Peintre Piero della Francesca était aussi théoricien de la perspective. Son traité  De prospectiva pingendi (1482) s’emploie à démontrer de façon rigoureusement mathématique les applications de la perspective géométrique en peinture et d’en justifier la nécessité, il  vise à la synthèse des différentes recherches de ses contemporains dans le but d'aboutir à un système universel de figuration qui établit la peinture comme reflet de la connaissance.

 

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Ce qui m’a conduit à évoquer Beverly Hills Housewife de David Hockney vient en fait d’un problème qui ne relève pas à proprement parler de la peinture, mais plutôt d’un embarras souvent ressenti lorsque, ayant à décrire ce tableau à un public, je me limitais à désigner l’objet, disposé à droite sur la terrasse de la villa, comme étant une « sculpture moderne dans la veine des travaux d’un Hans Arp, ou d’un Henry Moore…».

Cette imprécision m’a toujours gêné, non pour faire l’analyse générale du dispositif, mais bien davantage pour comprendre les raisons de l’artiste à faire figurer cet unique œuvre, assez peu représentative des pièces collectionnées par Betty Freeman. Pourtant, c’est un fait, sur le cliché réalisé par Hockney, l’objet est bien présent, mais faute de connaitre l’auteur de cette sculpture, et n’étant pas même certain qu’il s’agisse d’une œuvre j’avais conscience de ne formuler là que quelques vagues hypothèses comme par exemple de souligner que le principe de l’empilement des différents cylindres (motif utilisé par Hockney dès 1964 dans de nombreux dessins dits « cubistes ») offrait l’avantage de résumer l’ambiance de cette architecture fortement géométrique ainsi que  la posture de la femme. Ou que ces blocs de pierres assemblés évoquaient ceux « sculptés naturellement » que l’on rencontre tout particulièrement dans le paysage jurassique des canyons, ce qui pouvait être une façon astucieuse de rendre présente la nature de ce paysage primitif et austère – ici absent de la composition - tout en servant, par la forme totémique, à convoquer la culture indienne…

 

J’ai fini récemment par découvrir que cet objet est bien une sculpture. Intitulée Lama, elle  a été réalisée en 1961 par William Turnbull, un artiste écossais dont une partie de l’œuvre interroge précisément, tant par les matériaux que par le mode d’assemblage, les formes primitives de la sculpture. Il semble que Betty Freeman en ait fait l’acquisition entre mars et avril 1966 lors de l’exposition qui se tenait au Pavilion Gallery de Balboa en California, ce qui pourrait expliquer en partie la place de choix qu’elle occupe dans le portrait qu’en fit Hockney.

 

Il se trouve que l’œuvre de William Turnbull est présente dans une autre peinture de David Hockney. Il s’agit de Américan collectors, autre portrait de cette période également très connu, qui représente le couple Weisman, Frederick et Marcia, sur une terrasse, entouré de quelques unes des pièces de leur collection. Réalisée deux ans après Beverly Hills Housewife, cette composition reprend, en l’amplifiant, le dispositif de mise en scène des figures, de l’architecture et des objets. On y retrouve la rigueur spatiale et l’effet statique des personnages figures (ou figurines ?) disposées un peu comme sur un échiquier.



 

Présentée au premier plan de cette peinture se trouve donc une autre sculpture de Turnbull, qui pourrait être l’une de celles de la série intitulée Hero (1958). Deux autres sculptures, l’une attribuée à Henry Moore, l’autre étant un totem amérindien, figurent également dans ce double portrait.


Par deux fois donc les sculptures de Turnbull ont été non seulement citées mais associées aux personnes représentées. Si Lama, opérait, comme je l’ai déjà souligné, une synthèse de l’espace et du personnage, le choix de Hero pour Frederick Weisman n’est peut-être pas, comme le suggère le titre, qu’à son avantage. En effet la pause de profil dans un costume sombre, bras tendus le long du corps, poing serré, l’assimile, par l’ombre qui se projette au sol dans l’axe de la sculpture à l’aspect strict et rude de celle-ci (et primitive…). A l’inverse, son épouse (elle l’était encore à l’époque) vue de face, vêtue d’un kimono rose qui n’est pas sans évoquer la couleur de la robe de Freeman, ébauche un sourire. Hockney, d’autres l’ont aussi fait observer, a choisi d’associer la femme aux courbes rondes du bronze de Henry Moore (qui lui aussi fait face, adossé au mur d’un petit pavillon), et au sourire crispé de l’une des figures sculptées sur totem qui émerge à l’arrière plan.

Ici encore, mais cette fois-ci avec encore plus de cynisme, me semble-t-il, que dans l’exemple précédent, les deux collectionneurs sont présentés d’une façon presque ridicule. Hockney utilise les œuvres dont ils se sont rendu propriétaires (leurs attributs), pour stigmatiser leurs gestes ou leurs expressions.

 

La toile qui se trouve aujourd’hui au Chicago Art Muséum ne semble pas avoir été cependant la propriété de ceux à qui, en toute logique, elle était destinée, c'est-à-dire ce couple de collectionneurs. La peinture de Hockney n’aurait-elle pas séduit les personnes concernées ? Les astuces (les ficelles) de construction dont a usé le peintre était-elles si visibles qu’elles pouvaient être perçues comme offensantes, car si l’image, sous ses allures policées propose un couple loin d’exprimer une réelle harmonie, (luxe, calme mais pas volupté... – et je ne peux ici m’empêcher de songer à certaines scènes de Mon Oncle de Jacques Tati – le peintre, tout dandy qu’il est, semble bel et bien avoir tenté d’épingler ses modèles.

 

Je n’ai pas trouvé d’historique retraçant la ou les ventes du dit tableau et je n’ai pas trouvé, non plus, dans les collections de monsieur ou madame Weisman la trace d’une œuvre de Hockney, alors que dans le cas de B. Freeman, elles existent en plusieurs exemplaires (peinture et dessins). Malentendu, dédain de l’une ou l’autre des parties ? Ces questions restent ouvertes.

 

Enfin, une dernière question, plus inattendue, se pose. Partout j’ai pu lire que le petit bronze féminin, reproduit par Hockney dans cette toile, était de Henry Moore  - et je reconnais moi-même l’avoir longtemps cru– cependant, cette figure, qui évoque le fameux couple King and Queen, dont plusieurs tirages et différentes versions existent à travers le monde n’a pas à ma connaissance été réalisée en séparant le roi de la reine. Il s’agit peut-être d’une étude isolée, mais son absence dans les nombreux catalogues que j’ai pu consulter me fait penser que, après tout, cette pièce n’a sans doute jamais existé, et que le peintre, pour une raison qui m’échappe en partie, a  tout simplement choisi de l’inventer. 

 

 

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(Edward Hopper)



…et là, soudain, toute la sensualité tenant en équilibre dans la lumière blanche, glissant sous la transparence du coton, vibrant dans l'air sec, gonflant le voile d'un rideau, portée par ce déhanché mi lascif, mi arrogant, que prolonge la main posée sur la colonne.

 

                     Ou là, ailleurs, dans la chaleur moite d’une nuit d’été, qui s'éternise sous le ciel électrique d’un globe découpant la scène d’une véranda, où les mots chuchotés craquent comme les lames d’un plancher rêche...

 

  Edward Hopper, Summertime, 1943

Edward Hopper, Sumer evening, 1947

 

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