(re)vue

Plutôt que les chats, dont il avait été élu roi par Rilke, et qui, c’est vrai, pointent, en de nombreuses occasions, le bout du museau ou la queue, ce qui m’a plus particulièrement intéressé dans les peintures de Balthus, présentées à la Fondation Gianadda, ce sont, d’une part les traitements des lumières et, d’autre part, cet étrange rapport à la matière qui, dans certaines peintures, semblent être le point de retournement des sujets figurés.


Dans la peinture intitulée Les Enfants Blanchard (1937), qui rappelle, on l’a souvent noté, la composition d’une des illustrations que Balthus réalisa de Les Hauts de Hurle-Vent (« j’ai occupé le temps à écrire pendant vingt minutes », 1933-1935), présente dans un décor frustre, deux enfants occupés à des activités différentes. Si la facture du tableau est très classique, évoquant le velouté des matières de Corot ou de Chardin et les tonalités de Murillo, l’organisation de la scène est assez inattendue. Tandis que la jeune fille à quatre pattes est penchée sur les pages d’un cahier ouvert, visiblement absorbée dans l’écriture, un garçon agenouillé sur une chaise, un coude en appui sur le plateau vide de la table semble songeur. Ce qui apparaît donc comme une scène domestique est d’abord le portrait d’un frère et d’une sœur. L’étagement étrange des deux corps, à gauche, y est inscrit par un emboîtement anguleux, liant courbes et segments, qui s’oppose à la sobriété de la structure de la table, à droite, soulignée par l’arête grise de sa tranche, venant croiser les verticales, noires et brunes, qui forment la scansion verticale du fond. Les accroches de lumières sur les plis des tissus, sur le mobilier et sur les chairs, sont à la fois les nœuds et les vecteurs du regard.

Mais ici c’est surtout la maîtrise des jeux d’éclairage, (presque au sens théâtral) qui est, à mon sens, totalement aboutie : le mur beige clair, sur lequel se découpe, en contre-jour, le profil du jeune garçon, la lumière douce du premier plan qui vient d’une fenêtre, donnant relief à la jeune fille, organisent l’espace dans un entre deux de demi-tons somptueux.


 

Thérèse rêvant (1938) et La jeune fille endormie (1943) contiennent elles aussi, avec une intensité plus forte, plus incisive, liée aux éclats des étoffes blanches, cette même rigueur du clair obscur. Une autre toile, datant de 1942, Salon II, utilise un dispositif scénique analogue à celui des Enfants Blanchard, dans un décor cependant plus ornementé. Les mêmes jeux de lumière y charpentent l’espace avec un fort travail d’arabesque des éléments du mobilier.

 

Dans les années 50, après un passage assez sombre, la palette s’éclaircie et les silhouettes gagnent encore en géométrisation : les visages et les pieds surtout ! 


Dans la période 60-70, l’espace perd en profondeur au profit de la matière : la pâte s’épaissit. Les corps prennent un aspect presque minéral, tandis que la perspective bascule vers l’avant : Balthus semble hésiter entre la densité et le plan du tableau. Dans les dernières peintures, le pli du tissu a rejoint celui du corps. Le sujet tient encore au dessin mais la croûte gagne jusqu’à la disparition des chairs : son engloutissement.

Et rien, pas même le jouet en forme d’oiseau qui attire l’attention du chat, dans Le Lever II,  ne peut me soustraire à ce grain, à ce dépôt emmuré, à ce corps crépi. La lumière aux arêtes d’ombres est devenue étale, absorbée par l’épaisse couche de pigments, jusqu’à la frontalité, jusqu’à la compacité de l’enduit. Une chair compacte, opaque.

En parcourant l’ensemble des œuvres, j’ai pensé à deux choses : l’une correspondant au glissement progressif des sujets par les éclairages subtils à l’affirmation de la surface du tableau dans sa matérialité, l’autre, à l’insistance de quelques formes qui de la peinture des corps aboutissent au corps de la peinture.

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J’étais plutôt enthousiaste à l’idée d’aller voir l’exposition Balthus, présentée par la Fondation Gianadda, à Martigny. Content aussi de partager ce moment avec Claude. Pourtant, en ressortant, c’est un sentiment mitigé qui demeure. Pas d’emballements (à part deux ou trois pièces vraiment magnifiques (Les Enfants Blanchard, 1937, Jeune fille endormie, 1943  et Etude pour Jeune fille à la chemise blanche, 1955), pas de fulgurances, même dans la grande peinture du Passage du commerce Saint André, 1952-1954 que je découvrais ici, pour la première fois, dans ses vraies dimensions. Dans bon nombre de ces peintures, je ne retrouvais pas la voluptué en peinture que laissent entrevoir parfois les reproductions.



En fait, durant toute la visite -  je m’en rends compte maintenant -  je me suis surtout attaché à observer - plutôt que les sujets (que je connaissais déjà) - les effets de matières : le côté grumeleux et parfois vermiculé de la pâte jouxtant des zones lisses et polies. Ce qui m’a frappé surtout, c’était la matité de certaines compositions et leur compacité aussi : une frontalité dure et presque rugueuse par endroits. La palette chromatique par contre, composée souvent de camaïeux roses ou beiges assez crayeux, à l’exception de quelques pointes de rouges ou bleus, m’a semblée bien plus terne que ce que je m’attendais à voir.



Et puis, je me suis dit, bizarrement (et contre toutes apparences), que malgré l’insistance des sujets figurés, la forte géométrisation des figures - plutôt que celle du mobilier ou des architectures - il s’agissait là d’abord d’une peinture très abstraite. Je m’explique : en fait regardant ces tableaux, j’ai eu l’étrange sentiment que les figures très dessinées, une fois installées dans le cadre, représentaient, avant tout, l’enjeu de surfaces à remplir pour les faire tenir ensemble, comme dans certaines marqueteries ou certaines fresques. Comme chez Seurat. Ce n’est pas, bien entendu, le cas de toutes les œuvres présentées, qui sont d’une grande hétérogénéité, mais cela m’est surtout apparu très sensible dans les premières études d’après Piero de la Francesca (justement) et dans les dernières compositions entre 1955 et 1978. Plus Balthus vieillissait plus il semble que la matière s’affirmait dans sa granulosité, son poids physique à l’œil.

L’aspect chargé des matières de certaines toiles a quelque chose de touchant, on peut y déceler une sorte d’hésitation (malgré la charpente solide du dessin agrandi au carreau), ou encore, une très longue gestation, une rumination de la pâte, un empâtement qui chercherait à donner corps.

Donner corps à quoi ? Au sujet ? Je n’en suis pas certain. La réponse la plus simple que je me suis faite a été simplement "donner corps à la peinture".  

[…]

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(Jean-Christophe Norman)



En pénétrant dans la salle d’exposition, ce qui frappe tout de suite, c’est le mur de gauche, sa vibration particulière. Aux murs, quelques photographies en couleur accrochées régulièrement comme un chemin. Au milieu de l’une des grandes cimaises, sur la gauche, flottent deux bâches de Pvc noir qui donnent accès à une pièce sombre où sont diffusées face à face, sur la largeur des cloisons, deux vidéos. Dans cette première pièce, très lumineuse, les photographies, sur les murs, montrent des rues de New York où circulent quelques passants ; une ligne blanche, un peu chaotique passe d’images en image, sur l’asphalte d’un trottoir, le dénivelé d’une route cabossée... Sur d’autres photographies, disposées sur le mur d’entrée à droite, mais que l’on retrouvera en sortant, ces mêmes traces blanches, mais cette fois-ci disposées au carré, sur des terrasses de bâtiments. De près, les traces linéaires ou géométriques s’avèrent être des écritures, tout comme celles qui se trouvre tracées sur le mur, qui occupe la pièce dans toute la longueur. Ce sont les mêmes signes matérialisés dans les rues à craie (éphémère) et sur le mur blanc au marqueur noir. Mardi 14.07.0814 :02 :58 Mardi 14.07.08 14 :03 :59 Mardi 14.07.08 14 :03 :00 Mardi 14.07.08 14 :03 :01 Mardi 14.07.08 14 :03 :03 Mardi 14.07.08 14 :03 :04 Mardi 14.07.08 14 :03 :05 Mardi 14.07.08 14 :03 :06…etc. « Dix jours à couvrir totalement un mur (d’environ 10 mètres sur 4), d’une petite écriture aux calibrage irrégulier qui commence en haut à gauche, au niveau du plafond et finit, en bas à droite, au ras du sol » nous explique, encore visiblement sous le choc, la personne qui se tient au fond de la galerie, derrière une petite table. Des successions de secondes, de minutes, d’heures et de jours composent cette page d’écriture. Sur les clichés, ce sont donc les mêmes graphismes qui, accolés, forment des lignes ou des rectangles. « Il regarde sa montre à quartz et il écrit à l’instant le temps qui s’affiche, et comme ça parfois pendant des heures et des jours, sur un itinéraire tracé par avance qui traverse la ville… » précise encore la femme qui nous invite aussi à aller voir les vidéos. Dans la pièce sombre, une fois passé les deux pans souples de la bâche noire, comme celles que l’on trouve dans certains entrepôts de livraison, et qui forment une porte mouvante, ou un sas, on peut donc, dans un bruit légèrement assourdit, rappelant le brouhaha d’une ville, ici Tokyo, voir d’un côté se déformer à l’infini (sauf l’effet de boucle) une tache au reflets jaunes dans laquelle apparaît de temps à autres, discrète la présence d’un téléphone, ou plutôt l’icône d’un téléphone, et de l’autre, l’image frontale d’une rue cadrée en plan fixe sur un rideau métallique sur le quel est inscrit, en lettres blanches « …at any time. ». Dans un mouvement ralenti, des personnes et des automobiles franchissent le cadre, entrent et sortent du plan, par la gauche ou par la droite. Là encore l’image fait une boucle. Hélène Guérin, qui a écrit un texte de présentation, explique la nature de ces "écritures de temps" que l’artiste choisit d’inscrire à l’échelle humaine de sa marche dans le cœur des villes, effectuant ainsi une traversée à pas comptés (en crabe ?) dans les différents univers (up-town, down-town) avec la régularité têtue d’une horloge, rue après rue, seconde après seconde, minute après minute, etc… Car c’est ainsi que se constitue la ligne où s’absorbe ce marqueur d’instants, dans le vertige de cette progression fastidieuse…
« Jean-Christophe Norman développe des principes d’analogie, de supperposition et d’évocation d’espaces urbains autres en reproduisant précisément, par la marche, les contours d’une ville dans les rues d’une autre (Lisbonne-Berlin en 2006 ; Piotrkrow Trybunalsky- Paris en 2007) » peut-on lire sur un carton proposant une autre partie (ici non visible) d’un projet « Performance- In Progress - Constellation walks (Vilnius city limits) » qu’il réalisera au cour de l'année 2008.

Dehors il fait soleil, je regarde les ombres qui ondulent sur la nuque des passantes tout en remontant les rues.


__

Stop… at any time.”
Jean-Christophe Norman
Exposition du 26 juin au 6 septembre 2008,
Galerie d’Art Contemporain, Hôtel de Ville, Besançon

On peut aussi découvrir son travail sur son site

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François Larcelet présente :

Vincent Cordebard

Suite(s)

Exposition à la librairie "L'Attente, l'oubli"

46, Av. de la République, 52100,

Saint-Dizier - 03 25 56 46 49

du 14 juin au 12 juillet 2008


Saint Dizier 13-06-08

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"Ma queue éclatait sous tes lèvres
Comme une prune de Juillet
La plume au vent qu'on taille en rêve
N'est pas plus folle je le sais
Que la volage aux amours brèves

Il me souvient de Félicie
Que je connus le jour de Pâques
Et dont la moniche roussie
S'ouvrait en coquille Saint-Jacques
De septembre à la fin Avril

Il me souvient de la Dona
Qui faisait l'amour en cadence
Et dont la figue distilla
Un alcool d'une violence
Mais je ne vous dis que cela"


(Guillaume Apollinaire – Il me souvient)


Je me souviens, (ou plutôt "il me souvient", comme chez Apollinaire) de cette après-midi d’août où Vincent est venu avec cette boite de papier photos qui contenait une trentaine de petits dessins à l’encre sur un papier épais. Certains composés de quelques lignes brisées effleurant à peine le grain laissaient entrevoir, entre les taches d’ocre, le vide d’une silhouette (re)naissante. Il s’agissait des Suites pariétales, ou plutôt des premières figures de cette très étrange déclinaison qui se compose aujourd’hui de quelques 150 dessins.

Ce travail, débuté dans des conditions physiques où le regard, suivant la course de la seule main qui pouvait encore se mouvoir à la surface de cette feuille, est - était peut-être déjà, au moment même où se cristallisaient les traces d’encre sur ces pages - une sorte de vacillement, de balbutiement des sédiments de la mémoire (de toutes ses mémoires). Manifestation d’un œil tactile qui, se retournant en lui-même (introspection non calculée), laissait remonter et affleurer les bribes de formes emmagasinées, ingérées, absorbées, digérées, couvertes, de ce qui avait, jusque là, constitué son regard et sûrement aussi son histoire.

Dans un premier temps, donc ce furent des fragments échappés de l’ombre venant crever comme des bulles à la surface, des lignes d’urgence poussées plutôt que tirées, des voiles d’encre déchirés acceptés comme dépôts, des douleurs aigues incisant la fibre.


Fractions détachées, hachées, dé-fouies par l’acier de la plume : autant de bribes imprononçables, contractées sur la dernière parcelle disponible : un bloc de papier aquarelle de 16 x 24 cm.

Pariétal (pariétale) est le terme désignant la paroi d'une cavité, soit la surface d’un rocher presque verticale ou d'une excavation. Par extension on parle des peintures pariétales, à propos des peintures préhistoriques figurées sur les  parois d'une grotte. En  anatomie, il s’agit des deux os qui forment les côtés de la voûte du crâne ; en botanique, on parle de plantes pariétales lorsque celles-ci croissent sur les murailles. On parle aussi d’insertion pariétale, au sujet des étamines qui se fixent aux parois du tube. C’est donc entre l’organique, le minéral et l’osseux que flottent ces images in-décidées, entre le concave et le convexe, le dedans et le dehors, le dessus et le dessous : images excavées, apparitions fragiles et évanescentes.

Dans les premiers dessins, on pouvait cependant discerner, dans cette incertitude en suspension, sur le fil des arêtes cassantes de ces bris de lignes, dans les nœuds resserrés des fils d’encre, dans les surfaces diffuses ou transparentes, des bouts de corps : l’angle ébauché d’une épaule, la courbe d’un sein, la pliure d’un genou ou l’érection d’un sexe.

 

 

Dans les mois qui suivirent, ces spectres hésitants prirent corps. Suturées, ces enveloppes portaient, pour certaines d’entres elles, les traces encore vives des silhouettes qui traversent Les Noces d'opale,, les Etudes pour les attentats à la pudeur, Les jours sans fin, les Putains d’histoires,… En somme, une bonne partie des séries antérieures où étaient déjà sédimentée (et stigmatisée) l’image du (des) corps, ou peut-être, le corps de l’image. Par contre, l’image photographique qui, jusque là servait de support et posait une sorte de préalable, au travail de l’écriture graphique, n’avait pas ici été nécessaire.

Dans les Suites pariétales, plus de biffures ou de raccommodages sur des chairs étrangères, plus de gestes dévastateurs du lavis inondant un tirage photographique, ni non plus de voile de désolation suturant regards et orifices et, pas d’entailles cisaillant des mains recroquevillées sur un pli de jupe de communiante…, mais seule la ligne nue qui surgit sur l’écran blanc et âpre du papier, et le recouvrement mat de la gouache opacifiant partiellement une zone ou encore la dentelle hasardeuse d’une poche d’encre s’ouvrant dans un sillon humide… L’œil tâtonne sous la main, cherchant à faire remonter reliquats, restes et reliefs, puis pans entiers de corps cabrés, pliés, retournés, corps accouplés, scènes obsédantes, obsessions de chair, désirs et douleurs.




Ces résurgences ne sont pas (ne se veulent pas) homogènes, chaque dessin étant d’abord la conséquence du premier geste qui vient rompre la blancheur, à l’exception peut-être de deux ou trois d’entre eux qui sont, visiblement, des reprises de tableaux : La belle Rosine de Antoine Wiertz (1847) et une transposition de La modestie désarmant la vanité de Jan van der Straet (1569) - œuvre aussi connue sous le titre La modestie et la mort - . Ces deux références explicites, couplant l’image de la mort et celle de l’érotisme, pointent sans doute, mieux que je ne saurais l’écrire, l’une des raisons profondes de ces suites.




Les Suites pariétales ainsi que les travaux récents comme CORPS  (lire Corps barrés - fusains et encre sur papier, 2008), ou Une part obscure ( grandes gouaches sur papier 2008) -  que l’on pourra découvrir bientôt dans une exposition à la librairie « L’attente, l’oubli », à Saint Dizier – ne sont peut-être pas un versant inattendu du travail de Vincent Cordebard, mais tout simplement la suite logique de ce que ce « photographe du siècle dernier », comme il dit de lui en plaisantant, n’a cessé d’interroger.


François Larcelet présente :

Vincent Cordebard

Suite(s)

Exposition à la librairie "L'Attente, l'oubli"

46, Av. de la République, 52100, Saint-Dizier - 03 25 56 46 49

du 14 juin au 12 juillet 2008

(vernissage le vendredi 13 juin à 18h)

 

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