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Chaque fois que je revois un film de Jean-Luc Godard, j’éprouve toujours le plaisir intense de le découvrir comme si c’était la première fois. Un peu comme la peinture en somme. On a beau connaître le sujet, la façon dont c’est peint ou dont c’est filmé, monté… Il y a toujours quelque chose qui se joue – d’indicible pour moi - et qui me met en éveil.

Donc hier soir j’ai regardé pour la énième fois « Vivre sa vie ». Je n’en ferais pas l’analyse, d’autres l’on déjà fait mieux que je ne pourrais sans doute le faire, mais je voudrais parler de deux ou trois choses qui ont retenu mon attention.

Tout d’abord la façon dont Godard s’y prend pour faire le portrait d’un personnage en utilisant toutes les ficelles et les ressors, car c’est bien d’un portrait qu’il s’agit et non d’une histoire, même si ce qu’il nous raconte a son importance dans ce qui caractérise Nana, le personnage de ce film.

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Douze tableaux pour cet exercice de style pourraient paraître excessifs, mais c’est sans compter sur le sens de l’ellipse qu’utilise Godard, ni sur la symbolique du nombre. Douze formules (ou déclinaisons) pour cerner une femme, cette femme, ange et prostituée, légère et grave : femme ordinaire ou exceptionnelle ?

Tout de suite après le générique qui nous présente Anna de profil puis de face (un peu comme sur une photo d’identité policière), la première scène s’ouvre sur une frustration du visage : Nana est filmée de dos accoudée au comptoir d’un bar. Nous ne verrons son profil que lorsque elle ira, en compagnie de son ex-ami, faire une partie de flipper (fin de partie !).

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De dos la beauté annoncée est neutralisée. De profil, au flipper, la scène s’achève sur la voix off de son ex-ami qui rapporte les propos d’un enfant au sujet d’une poule : « la poule est un animal qui se compose de l’extérieur et de l’intérieur. Si on enlève l’extérieur il reste l’intérieur, quand on retire l’intérieur alors on voit l’âme. ». Les dés sont jetés.

Le montage alterné d’un extrait de Jeanne d’Arc de Karl Dreyer avec le visage de Nana dans la salle de cinéma, l’interrogatoire au poste de police où elle épelle son identité, la séquence dans le bar où elle déclare à une amie que l’on est toujours responsable de ses faits et gestes, la lettre qu’elle rédige pour se faire embaucher dans un bordel, le jeu du questionnaire qui décrit de façon administrative son nouveau métier de prostituée, la lecture d’un passage du « portrait ovale » de Edgar Poe…sont autant de détours, ou de points de vue décalés qui définissent le personnage.

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L’autre chose frappante est le rapport fréquent qu’établit Godard à l’iconographie religieuse pour filmer certaines situations, notamment le motif de l’annonciation. C’est le cas par exemple pour la séquence où au premier étage d’une salle de billard Nana rencontre un jeune homme. Cependant ici ce n’est pas Le Verbe mais un simple paquet de cigarette qui est l’objet de la rencontre, un paquet de Gitane qui annonce la séquence suivante où la jeune femme entreprendra une danse de séduction sur un air de tcha-tcha avant de venir s’enrouler autour d’une colonne.

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D’autres plans, surtout lors des séances de passes, jouent, par l’intermédiaire des jeux de miroirs ou des fenêtres, sur la structure caractéristique de la conversation sacrée. Paradoxe s’il en est, car ici la chair n’est pas une idée : Nana en fait commerce.

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Ce principe des paradoxes, des inversions, des renversements chers aux principes de narration de Godard décline d’une certaine façon les figures plurielles de Nana, tantôt Marie, tantôt Marie-Madeleine ou Salomé…

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La chevauchée sauvage (Bite the bullet(1) - 1975), raconte une course de chevaux, au début du siècle dernier, à travers mille kilomètres de plaines, de déserts et de forêts du Colorado, dans l'Ouest américain. La prime qui reviendra au vainqueur s’élève à 2000 dollars, de quoi tenter plus d’un aventurier quelque soient les motivations de ceux-ci. Huit hommes et une femme y prennent part.

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Le propos du réalisateur  ne se limite pas à relater cet évènement. D’ailleurs le film n’est pas à proprement parlé construit sur un suspens, malgré les embûches ou les revirements qui jalonnent cette course. On comprend bien vite que cette épreuve est une métaphore d’une société en pleine mutation, celle des Etats Unis à l'époque de Théodore Roosevelt.

La Frontière* n’existe plus, la conquête de l’ouest est terminée depuis belles lurettes et le Far West de grand papa est un mythe que l’on entretient, ou que l’on fabrique, à grands renforts de spectacles ou de parades. C’est le sens des premières et dernières scènes du film où, la foule massée le long des rails, acclame les concurrents en agitant des drapeaux ou en tirant des coups de révolvers.

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« Autrefois, les caravanes sillonnaient  le pays d’est en ouest se frayant une piste à travers le wilderness. Les fermiers, eux, acheminaient le bétail au cours de périples épuisants. Puis survint la fin de la Frontière et avec elle, de nouveaux moyens de transports, des voitures, des lignes de chemins de fer. Dès lors, l’énergie, moteur essentiel de la conquête de l’ouest, eut peine à se consumer. […] Car l’énergie c’est la violence inhérente à la culture américaine, sa mythologie » précise Jean-Baptiste Thoret dans son essai(2) sur le cinéma américain des années 70.

Dans un sens les candidats engagés dans la course sont eux aussi des figures archétypiques, du joueur au baroudeur, du simple bouvier à la prostituée. Ce sont des figures de style.

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L’un d’eux, Sam Clayton, en est sans doute le personnage le plus complexe. « Défenseur des bêtes, des dames, des enfants et de toutes les causes perdues du monde » comme le présente son ami Luke Mathews, l’homme montrera en effet tout au long du film ces qualités.

Américain de descendance mexicaine – à ce qu’il prétend -  il est à la fois le type même du cowboy, celui qui  « pour se déshabiller commence par les bottes et finit par le chapeau » indique Miss Jones, celui aussi qui respecte sa monture plus que tout autre choses et qui simultanément se définit lui-même comme un non-américain, car « celui qui n’est ni le meilleur, ni le plus grand, ni le vainqueur n’est rien en Amérique. »  C’est peut-être d’ailleurs sur cette idée que s’opère le point de bascule du récit.

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Encore une fois - comme c’était déjà le cas pour les professionnels – cette trame narrative est, pour Richard Brooks, l’occasion de conduire une réflexion sur ce qui met en mouvement les hommes dans un monde qui change, et comment se fait le passage, on pourrait presque dire la passation. C’est un propos à la fois critique et humaniste où le principe de solidarité, l’amitié et la notion respect ébranlent les poncifs du genre, sans pour autant être moraliste.

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Gene Hackman (Sam Clayton), James Coburn (Luke Mathews), Candice Bergen (miss Jones), Ben Johnson (Mister).

 


(1)  Bite the bullet, (Mordre dans (la) balle) qui est le titre original et qui signifie signifie « supporter la douleur avec le courage ». Avant que les que l’on invente les anasthésiques, on donnait au soldats une balle à mordre pour pour les aider à supporter la douleur en cas d’opération. Les progrès de la médecine sur les champs de bataille a transformé ce geste premier en simple formule, même si il arrive encore que certains soldats notamment pendant la guerre du Vietnam aient eu recours à ce procédé…

 

(2) Le cinéma américain des années 70 -  Ed. Les cahiers du cinéma 2006

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Les Professionnels (1966) réalisé par Richard Brooks est l’un de ces westerns qui marque, d’une certaine façon, la fin d’un genre autant que d’une époque. En effet, si tous les ingrédients semblent réunis, à commencer par le décor les accessoires (colts, trains, chevaux…) le monde moderne est présent dès les premières images avec l’arrivée d’une automobile. Ici ce sont davantage les analyses du comportement humain que celui d’un simple film d’action que le réalisateur se propose d’aborder.

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Pourtant, l’argument de départ des Professionnels est à priori simpliste : Grant, un riche propriétaire américain, engage quatre mercenaires pour aller délivrer sa femme retenue prisonnière de Raza, un rebelle mexicain.

Ici, on serait donc loin de la quête morale ou de l’esprit de vengeance qui animait Ethan Edwards, le personnage complexe interprété par John Wayne dans La prisonnière du désert de John Ford.

Si l’expédition réussit grâce aux compétences et à la résolution de ces quatre hommes - et à grands renforts de balles et de dynamite - ceux-ci découvriront après coup que le motif de la rançon, avancé au départ par Grant, n’était sans doute pas la vraie raison de la disparition de cette femme.

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La scène d’affrontement final, dans le canyon, et plus particulièrement le dialogue qui suit la fusillade entre l’un des mercenaires, Dolworth (autrefois engagé aux côtés des révolutionnaires mexicains) et Raza, est sans doute l’une des plus significative du propos de ce film.

Qu’est-ce qui vaut la peine de se battre, qu’est ce qui vaut la peine de mourir ?


Sûrement pas l’argent, même si c’est l’un des arguments récurent évoqué par Dolworth, peut-être pas même les idéaux politiques, aussi généreux et utopiques soient-ils, comme l’étaient ceux de la révolution mexicaine, encore moins une femme… Or, c’est bien sur ce dernier point que se noue et se dénoue le récit car « sans amour, sans cause on est rien» dit en substance Raza dans les propos qu’il échange avec Dolworth. Ici, couchés tels des reptiles sur les roches brûlantes du canyon, devisant sur le sens de la vie, les rôles semblent se renverser.

Il faudra cependant la mort de son ancienne maîtresse mexicaine, Chiquita, restée fidèle à Raza jusqu’au bout, au point de se sacrifier dans une ultime tentative de forcer le passage, pour que Dolworth réalise enfin qu’il s’est trompé.


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Le western n’est plus - et n’a peut-être jamais été, ailleurs que dans les films – cette épopée épique ou héroïque de la conquête, ni ces règlements de comptes entre truands et honnêtes hommes.

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Kansas, 1928- Une cascade au clair de lune : un couple enlacé dans une décapotable. L’Eden n’est pas si loin, et s’embrasser ne suffit plus à un âge où le corps frémit sous les pulsions d’autres désirs.

Le rideau de la chute d’eau qui ouvre ce film d’Elia Kazan, « la fièvre dans le sang », exprime sans ambiguïté le jaillissement de l’amour qui bouillonne dans le sang de ces jeunes gens. Il aurait pu laisser présager un instant que cette idylle naissante aurait la force et la fougue de ce torrent. Pourtant c’est à ces seuls échanges de baisers que se limite la relation amoureuse de ces deux adolescents, Bud et Deanie, retenus l’un et l’autre par l’interdit parental de ne jamais passer à l’acte, de ne pas commettre l’irréparable.

Le thème de l’eau dans l’œuvre de Kazan occupe une place importante. Dans « l’Arrangement », par exemple, c’est de la piscine que surgit le souvenir de la femme aimée, dans « América-América » c’est autant la glace ramassée dans une coulée de neige du mont Ararat – dont l’ancien testament note que c’est le lieu où l’arche de Noé est venue s’échouer après le grand déluge – que l’étendue à traverser depuis Istambul jusqu’à New-York (la terre promise) qui symbolisent respectivement les dures conditions de vie et l’obstacle.


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Dans « La fièvre dans le sang » c’est sous le jet d’une douche qui ruisselle sur son visage dans un vestiaire, à la fin d’un match, que Bud entend les remarques de ses camarades aux sujets des filles faciles. C’est encore sous la pluie d’une cascade que Bud trompe Deanie avec l’une de ses camarades de classe, c’est encore dans l’eau des rapides que Deanie tente de se suicider. Car rien n’est pire que l’eau dormante du désir non assouvit, celle où s’enlisent les rancoeurs.

Il y quelque chose des personnages de Shakespeare dans ce couple qui doit renoncer sous les pressions familiales, à une histoire d’amour passionnée mais non consommée. L’irréparable c’est la frustation.

Pourtant plus qu’un récit des passions impossibles, ce film est un regard sur une société et uneépoque où les valeurs matérielles et les ambitions personnelles des adultes tuaient dans l’oeuf l’épanouissement et les projets simples de leurs enfants.


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Deanie, fille unique de parents modestes et Bud, fils d’un riche propriétaire de puits de pétrole, ne connaîtront donc pas l’amour charnel tant désiré. Deanie sombrera dans une profonde mélancolie qui la conduira deux ans durant dans une maison de soins pour troubles nerveux. Quant à Bud, après le suicide de son père (crash boursier de 1929), il deviendra fermier, ce que somme toute il avait toujours désiré être.

Une voiture s’éloigne dans la poussière d’un chemin entre des pâturages jaunis.


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« Bien que l’éclat autrefois si brillant se soit évanoui à jamais, bien que rien ne puisse ramener l’heure de cette splendeur dans l’herbe, de cette gloire dans la fleur, n'ayons point d'affliction, mais cherchons plutôt la force dans ce qui reste après».

C’est par cet extrait d’un poème de Wordsworth, que se remémore Deanie, assise dans cette voiture qui l’emporte vers la ville et vers une autre vie - extrait déjà cité et commenté dans une scène précédente et qui donne aussi son titre original au film « Splendor in the grass » - que se conclut le film, tandis qu’un cavalier vient s’inscrire dans le dernier plan.


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Quel prix vaut le rêve américain ?


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(*) - voir ici "Américan Gothic" de Grant Wood

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Posé sur un bureau, dans une pièce sombre, un ventilateur qui tourne lentement brassant, un air lourd… de conséquences.

 

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On ne badine pas avec la propagande communiste dans la Yougoslavie des années 50. Tout au moins, c’est le prétexte que trouve Zijo, membre de la police politiquepour éloigner Meša, son beau-frère, de sa maîtresse, Ankica, sa future compagne.

 

Deux ans « d’éloignement » c’est donc le prix à payer. A Malik, le fils cadet, on se contentera de dire que « papa est en voyage d’affaire ».

 

Meša est envoyé dans un camp de travail. Sa femme et ses deux enfants, restés à Sarajevo, attendent plusieurs mois avant de pouvoir d’obtenir de ses nouvelles et de pouvoir le rejoindre. Les temps sont difficiles mais la vie continue.

 

Pourtant, plutôt qu’un film à thèses, ce récit, d’une écriture assez classique, n’en est pas moins d’une grande finesse d’analyse quant aux rapports multiples et complexes qu’il existe au sein d’une famille, que ceux-ci soient dues à des raisons politiques ou sociales, ou plus simplement à des raisons très humaines.

 

« Papa est en voyage d’affaire », premier long métrage d'Emir Kusturica, a reçu en 85 la palme d'or au festival de Cannes présidé par Milos Forman et l’on peut comprendre que le réalisateur de « L’as de pique » et de « Les amours d’une blonde » ait été sensible au regard lucide et tendre que Kusturica porte à ses personnages, à la magie de certaines scènes aussi, où la violence, l’amour, le mensonge, la vengeance et l’humour se succèdent sans manichéisme.


Lire aussi : cet article de Nicolas Renaud dans Hors Champ

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