photographie



Asako Narahashi, Jonanjima, 2002 (série "Half awake and half asleep in the water ")

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Ulrike Thiele

 

      

Scheinbare Helligkeit (luminosité apparente), 2004-2006


Scheinbare Helligkeit (luminosité apparente) : un sol, une haie, un ciel, ou une futaie et la résille des branchages ; un plan horizontal et un plan vertical, découpés assez près dans le paysage, sans trop de profondeur. Un talus, une lisière, un bord  de route, un fond de jardin où la figure est absente. Images des bords et des franges, lieux indéterminés, sans préférence géographique. Un terrain sec et sableux, un tapis de feuille, un fragment gris de bitume, des résineux, écrasé par une lumière crue, des feuillus jaunis en partie dénudés, un jardin verdoyant, des coins de paysage saisis au gré du climat. La lumière du soir sculpte un buisson en relief, détache une branche, l’ombre mange les sous bois absorbe les arrières plans. Le vent remue les frondaisons balayant l’air.

Ici est donc ce « quelque part », un ailleurs pourtant presque familier que ponctuent ces fragments du monde, que sont les instants de ce jardin mouvant qui décline ses gammes au gré des saisons, des situations et des lumières. Rien ne s’y passe vraiment sinon, peut-être, ces quelques micros évènements qui signalent la nature même de l’image photographique, sensible à la variation des lumières et au temps d’exposition.


Irgendwo ein ort (Quelque part un endroit), 1999-2000


Dans une série précédente intitulée Irgendwo ein ort (Quelque part un endroit), c’était le thème des chemins, des routes et des voies façonnant le paysage qui était abordé, dans une sorte de trajectoire fictionnelle depuis une piste sur plateau aride jusqu’aux abords d’une citée. Itinéraire symbolique conduisant en 9 photographies d’un milieu presque originel à un aménagement totalement artificiel du paysage. « Presque », parce que, à y regarder plus attentivement, les signes humains qui marquent les sites sont déjà présents : traces de roues dans l’herbe sèche, pylône électrique, marquage colorés des rebords de trottoirs, saignée dans la forêt vierge…

Entre la première et la dernière image, il y a cette amplification de la disparition progressive de l’idée de nature sous un ciel de béton, sans que, pourtant, on ne discerne une réelle critique. Il semble qu’il ne s’agit là que d’un simple constat de ce qu’est aujourd’hui notre paysage. On notera aussi le jeu de mot sur ort et hort, en allemand, qui signifie respectivement l’endroit et le refuge.

 

Sammlerinnen (Collectionneuses), 2003


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Le travail de Ulrike Thiele est à découvrir sur son site

 

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(Eric Girardot)


Je n’ai pas souvenir qu’il y ait eu, ce jour de fin juin 2001, beaucoup de photos réalisées de l’atelier, bien que ce soit précisément pour cela que Eric Girardot m’avait contacté quelques temps plutôt. Nous avons surtout, à mon grand plaisir, parlé d’images et évoqué la nécessité compulsive que nous avions, l’un comme l’autre, de les faire.

Sur une carte de visite, qu’il me tendit, lors de cette première rencontre, figurait une petite image réalisée lors d’un voyage en Inde.  Bien que reproduite en petit format la force de cette photographie m’avait donné envie d’en voir plus du travail de d’Eric Girardot. Cela ne se fit cependant pas tout de suite. C’est sur le bureau de mon ami Vincent (comme par hasard !) que j’ai retrouvé, plusieurs mois après, des tirages photographiques en noir et blanc dont, justement, ces photographies d’Inde, et plus particulièrement celle qui avait pour moi marqué notre rencontre : un enfant, debout sur une charrette lancée en pleine course, salue bras tendu, main ouverte. Derrière lui, sous la capote de toile, quatre enfants s'adressent au photographe (mais de façon plus discrète) tandis que le cocher (peut-être le père ?) de profil, regard plissé, fouet en action, esquisse un sourire…

L’intérêt de cette photographie, cadrée serrée, m’avait semblé tenir, tout d'abord, à une double construction dynamique : d'une part, le jeu de lignes obliques barrant la partie gauche de l'image et s'appuyant à droite sur un arc de cercle ouvert, créant une sensation d'échappée, et d'autre part, l'aspect flou de l'arrière plan indiquant que la scène de premier plan, portée par ces quatre regards et ces deux gestes de mains adressés, a été saisie sur une charrette lancée au trot.

Si le caractère emblématique de l'image semble nous être donné par le geste de la figure de l'enfant dressé, telle une figure de proue, sa force réelle me paraît être contenue dans le point de rupture que contient l'apparence de ce geste. Cette main levée, dont les doigts dans leur extension viennent affleurer au bord supérieur du cadre, capte notre entière attention et, quoique signifiant visiblement le salut, tout autant que le désir de manifester sa présence, cette main, paume tournée vers nous, doigts écartés fonctionne aussi comme un signal d'arrêt. Surgissant à l'extrême pointe ascendante de la courbe du regard (donnée par le sens de la course), ce geste marque une interruption du temps, une sorte d'arrêt sur image dans l'image, semblant démentir, si non interrompre le mouvement même dont on vient justement de souligner l'aspect dynamique. Ici la notion du temps photographique m'apparaît comme dédoublée, différée, entre la vitesse nécessaire à la saisie optique de l'action et celle, toute relative, qui survient par ce geste : freinant momentanément la course, ce geste provoque, lorsque l'on échappe à son emprise, une sorte d'accélération, de libération semblable aux eaux relâchées d'un barrage.

Aujourd’hui, prenant le temps d’explorer en détail cette photographie, un autre aspect me frappe. Il s’agit à la fois d’une condensation et d’une conjonction des signes graphiques : par exemple, cette zone sur la droite, en arc de cercle, qui répond à la présence du fragment de roue au tout premier plan ; de même, le motif à fleurs peint en croix sur le montant de la charrette qui se prolonge par ceux des carreaux de la chemise du conducteur, ou encore, la position de l'enfant debout qui fait écho à la silhouette d'un homme, appuyé bras levé contre un mur sans oublier, bien entendu, ces mains d'enfants superposées, agrippés à la ridelle, qui précèdent, par leur cadence, le geste du conducteur.

Mais, plus troublant, dans cette zone où tous les signes semblent s'être agglutinés, au-dessus du chapelet des mains, encadré par la tête de l'enfant qui se penche et celle de la nuque du conducteur, pointe un regard. Cet œil unique, qui se trouve être au centre même de l'image, nous regarde, ou plutôt regarde le photographe qui, de son œil de cyclope, regarde dans son viseur passer ce convoi, avant de réaliser l'image.

A propos de l'Inde, Eric Girardot m’avait confié, en me tendant sa carte de visite : "Là bas j'étais comme fou, ça bougeait dans tous les sens, je ne savais plus où donner de la tête…On pourrait faire des milliers d'images de tout ce désordre… ". Dans un sens, je pense que, quelque soit le lieu, hier Calcutta ou Bombay, aujourd’hui Chaumont, Saint Dizier, Paris et Venise, et demain peut-être New York, cette effervescence du regard, sera la même. Le monde accourt dans le viseur, la citée bouge et Eric l'absorbe, enchaînant les prises de vues. Il sait que dans la suite de ces prélèvements il y a l’image qu’il cherche et que, bien souvent, il trouve.

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Site de Eric Girardot  ainsi qu'une belle sélection de photographies en noir et blanc par Vincent Cordebard

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« Nous n’avons pas su partager la richesse, partageons la pauvreté. La distribution commence. Cette fois, tout le monde aura sa part et personne ne sera volé. »  Eric Chevillard, l’autofictif, 352


Wang Quingsong The Glory of hope, 2007

Wang Quingsong, par ses photographies, cherche à pointer les contradictions de la société chinoise contemporaine prise dans l’accélération des modes de vie et des changements de représentations depuis son récent essor économique et sa volonté affichée de participer au marché mondial. C’est par cette formule qu’est souvent présentée la démarche de cet artiste, celle d’un regard critique confrontant les signes de la culture ancestrale de son pays avec ceux de la civilisation occidentale, pastichant et brassant les scènes de la peinture traditionnelle avec les motifs de l’Art Communiste chinois ou encore des grandes œuvres de la Renaissance ou de la Modernité.

En effet, les mises en scènes de la plupart de ces photographies relèvent de références croisées, certaines d’ailleurs, avec ce zest d’impertinence et d’ironie (de décalage) qui caractérisent bon nombre des images contemporaines. On pourrait sourire de la naïveté du propos, ou du clinquant attendu de ce travail, s’il ne parvenait néanmoins à en intéresser plus d’un, comme en témoignent les nombreuses expositions internationales auxquelles il a déjà participé.

N’y allons pas par quatre chemins : ni la démarche, ni les procédés ne sont d’une grande originalité. Etrangement, on constatera que ces images, qui se veulent critiques d’une société polluée par les produits de l’économie capitaliste, utilisent cependant l’arsenal complet et très conventionnel de la production des images publicitaires : décors, figurants, éclairages, moyens de prises de vue ou de retouches… L’argumentaire n’en n’est non plus si différent. Or, ce n’est pas la physionomie des personnes représentées qui suffit à produire une particularité orientale du propos, pas d’avantage les citations implicites ou explicites qui servent de prétexte à ces mises en scènes. Comment alors comprendre que ces images, qui restent à un niveau assez littéral du message, puissent être prises pour des allégories ? Qui sérieusement peut être dupe?

Pourtant le cas de cet artiste n’est pas isolé : de plus en plus nombreuses sont ces productions dont la débauche de moyens égale l’absence de profondeur, sans doute essentiellement parce que l’image produite reste limitée à l’idée seule : une imagerie artistique dont il devient décidemment difficile de distinguer la différence qu’elle propose par rapport aux autres formes semblables qui, à flot, inondent les pages glacées des magazines, les écrans de télévision ou le monde arachnéen des espaces virtuels.

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Le site de Wang Quingsong

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« Que je revoie une chose d’un autre temps, c’est un autre jeune homme qui se lèvera. Et ma personne d’aujourd’hui n’est qu’une carrière abandonnée, qui croit que tout ce qu’elle contient est pareil et monotone, mais d’où chaque souvenir, comme un sculpteur de Grèce, tire des statues innombrables. » Marcel Proust – Le temps retrouvé.  temps retrouvé

Alain Collard est un photographe discret qui se tient en marge des bruits du monde. Ces images sont rares, autant que ses mots. Aussi, autant le dire tout de suite, ces photographies ne contiennent pas ce parfum obligé de spectaculaire, (ou de scandale) que l’on se plait commodément à accrocher à la photographie dite contemporaine. D’aucuns pourraient même être tentés d’y trouver un côté désuet, ne serait-ce que par les sujets qu’elles abordent : des bouquet de fleurs, des paysages, l’ombre fraîche d’une petite église de campagne, des nus, ou de simples objets… et rien, de ce qui fait habituellement le succès des faiseurs de sensations fortes, n’agite ce travail. Ici, pas d’excès, pas de coups d’éclat, pas de faux semblants, Ainsi, les amateurs d’apparences fortes en seront pour leurs frais.

 


Pourtant, Alain Collard ne s’interdit aucun procédé, ni aucune façon d’entreprendre ses sujets. La série des Robes relève ainsi, sans ambiguïté, d’une mise en scène de l’objet suggérant, en creux, la propriétaire de ce vêtement. La danse des cuivrés de ses Nus fantomatiques, qui sourdent du rectangle d’ombre, évoque quelques idoles orientales. Les motifs du Jardin secret, qui nous plongent littéralement au cœur de l’exubérance végétale, jouent évidemment de la métaphore : le plissé d’une corolle, le mousseux d’une couronne de pétales, la courbe lascive d’un pistil,… contiennent, à n’en pas douter, autant de correspondances avec la jardinière qui en prit soin. Les flaques de lumière qui ruissèlent sur les dalles, caressent les parois de pierre, ou détachent de l’obscurité fraîche le bois vermoulu des marches de l’autel de l’Eglise de St Remy, traduisent cette douceur et cette délicatesse du regard, la même d’ailleurs que l’on retrouve sur les feuilles de papier quadrillée des fragments de lettres de La Séparation. Les sténopés du Lieu, indiquent une volonté minimale de restituer, par la prise de vue, un paysage désigné par un tiers.

Les travaux d’Alain Collard sont constitués de séries ou de suites d’images. Certaines sont construites sur le sujet (La Robe, Les Chaussures, Le Jardin secret), d’autres le sont sur le principe ou le choix opératoire (Le lieu, Nus), d’autres encore par le mode d’investigation (La Séparition, L’église de Saint Remy), mais toutes ne relèvent pas d’une même homogénéité, ou d’une volonté de faire système. Tantôt le sujet impose son ordre - Les Robes utilisent par exemple un dispositif scénique identique d’association…- , tantôt c’est le procédé de prise de vue qui est commun - les tirages du Jardin secret, réalisés à partir de prises de vue polaroid, conservent, en marge, les franges du décollage de la gélatine… - . Somme toute, on pourrait dire que chaque série définie ses règles par nécessité et non par volonté d’esthétisme. Les séries sont, ici, des ensembles (ou des propositions) abordant une question spécifique. Cette question initiale, cette interrogation (souvent intime) définit un parti pris et induit l’aspect formel ou le choix de prise de vue. Autrement dit, c’est le sujet qui conditionne la suite d’images réalisées.

 


Car les photographies de Alain Collard, ne prennent pas en charge l'évènementiel, mais reconstruisent l'évènement : en ce sens, elles sont donc préméditées. La prise de vue n’intervient pas pour prendre acte d'un souvenir, d'une relation ou d'un état, mais peut-être davantage pour comprendre (mesurer ?) les mécanismes profonds que celle-ci met en branle dans la pensée.

Plus que des jalons ou des témoins, ces photographies, tout en donnant à voir des lieux, des objets, des choses ou des êtres, pourraient bien être des autoportraits en coin (mais sans biais), qui abordent discrètement les thèmes de la filiation, l'héritage, l'identité, le don, la mort, l'absence, le secret, la sexualité....

«Dans la Grèce antique, la Mémoire, mère de toutes les muses, était très intiment associée à la poésie. Forme narrative, la poésie était alors un inventaire du monde visible : elle créait ses métaphores à partir de correspondances visuelles. Une photographie est plus simple que la plupart des souvenirs ; aussi son champ est-il plus limité. Cependant, avec son invention, nous avons acquis le moyen d’expression dont le fonctionnement est le plus directement comparable avec celui de la mémoire. La muse de la photographie n’est pas fille de la Mémoire, elle est la démarche même de la mémoire. […] Photographie et souvenir traquent des instants de révélation, car seuls de tels instants valorisent pleinement leur capacité à s’opposer au flux du temps. » notait ainsi John Berger, dans l’un de ses textes(*) consacré à la photographie.

On ne regarde pas une de ces images pour ce qu’elle désigne ou présente, mais plutôt pour ce qu’elle retranscrit, dans sa chair photographique, d’un questionnement intime qui, au delà de l’histoire personnelle, nous renvoie d’abord à nos propres histoires.

 

Exposition Alain Collard  "Le temps retrouvé"
 10 Mars au 25 Avril 2008
- l'IUFM de Chaumont (52)

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(*) - John Berger et Jean Mohr « Une autre façon de raconter » Ed. François Maspero, Paris, 1981

 

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