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Jean-Luc Godard (à partir des images de Francois Truffaut) Une histoire d'eau 1957-58


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Il y a les remous menaçants du fleuve sorti de son lit, les torrents de boue dans les rues, les habitations submergées. Il y a ce témoignage d’un homme qui livre sa détresse d’avoir vu disparaître femme et enfants emportés par la crue. Ce sont des extraits d'archives documentaires réalisées suite aux inondations du Tennessee dans les années 30. Pour répondre à ces catastrophes naturelles et à leurs conséquences souvent dramatiques, l’administration américaine de F.Roosvelt décida la construction de nombreux barrages destinés à en réguler les caprices. C’est dans ce contexte historique que se tisse la trame du récit le Fleuve Sauvage de Elia Kazan.


 

Chuck Glover ingénieur de la TVA (Tennessee Valley Administratrion), est dépêché sur l’un de ces sites afin de s’assurer que toutes les conditions matérielles sont bien réunies pour la mise en œuvre du chantier du barrage. Il doit s’assurer que les parcelles longeant le fleuve soient vides de tout occupant et veiller à la préparation des zones qui seront inondées. A son arrivée, il ne reste qu’une seule personne ayant refusé l’expropriation, Ella Garth, une vieille dame propriétaire d’une île. Comme souvent, chez Elia Kazan, si l’Histoire joue un rôle important, c’est sans doute davantage sur les caractères des personnages que se porte l’attention. Si Chuck  semble déterminé et convaincu par les idées de progrès qu’il incarne (restant indifférent à l’attitude rétrograde des résidents), la ténacité de Ella Garth à refuser tout compromis pour ses terres, et surtout la rencontre avec Carol (petite fille d’Ella), vont lentement émousser ses convictions au cours de son séjour.



Ce qui est frappant au-delà de cette lente métamorphose des hommes et du paysage, construite autour de la venue annoncée des eaux enfin maîtrisées, qui noieront cette vallée pour la bonne cause (signe du progrès en marche), c’est la façon dont Kazan, malgré son athéisme, ponctue l’ensemble de ces scènes de métaphores bibliques. Après le déluge, qui marque la scène d’introduction, l’arrivée de Chuck peut être assimilée à celle d’un archange (par les airs puis dans un autocar étincelant), de même le motif de l’île est une sorte de paradis perdu et de sanctuaire.



Par ailleurs, plusieurs scènes mettant en présence Chuck et Carol, évoquent tantôt le couple originel tantôt le thème de l’annonciation... Cependant, ces principales références, posées de façon discrète, ne sont pas aussi littérales et manichéennes mais fonctionnent sur un mode allégorique.


 

L’île d’Ella, n’est pas aussi naturelle et idyllique que le prétend sa propriétaire, elle n’est que « le paradis perdu » des blancs qui profitent encore largement de la main d’œuvre noire, tout comme les autres habitants de la région. Plus qu’un havre elle est un tombeau où le temps semble s’être figé, et d’ailleurs, après l’inondation programmée de la vallée elle n’est plus que cela, un îlot de pierres tombales où sera inhumée Ella.


 


Carol, que l’on découvre comme résignée (silencieuse, éteinte et pâle) au début du récit, s’avère, au fur et à mesure, après sa rencontre avec Chuck, plus forte et combative. Elle reprend goût à la vie et reprend des couleurs. Trait d’union entre l’ancien monde qu’elle comprend (et où elle s’est réfugiée après le décès de son mari ) et le monde moderne, dont elle a appris, par un bref passage à l’université, à mesurer les enjeux, elle est donc à la fois la figure de la trahison pour Ella (« pourquoi tu es passée à l’ennemi ?»), et une alliée pour Chuck qui trouvera en elle l’amour et l’appui nécessaire pour conduire à bien la mission dont il a la charge. La relation amoureuse qui rapproche ces deux êtres marque aussi un point de retournement des forces. Ebranlé dans ses convictions progressistes, troublé par l’amour naissant avec Carol, le personnage de Chuck révèle progressivement ses failles et, comme le remarque Carol, gagne en humanité ou plutôt en chair. Carol, quant à elle, sort de la léthargie où elle était plongée (sorte de belle au bois dormant) et force son destin en optant non pour l’idée du progrès mais pour l’amour.




L’autre dimension indéniable du film est l’idée du passage, d’une rive à l’autre, d’une époque à l’autre. Avec l’engloutissement de l’île c’est la disparition d’une certaine image de l’Amérique qui a lieu. On sait  que la question de « la frontière » a hanté la conquête du territoire américain, il s’agissait déjà de domestiquer le monde sauvage incarné par les populations indiennes. Ici l’île et ses habitants symbolisent une sorte de « nouvelle frontière » où l’on retrouve les archétypes iconographiques de l’ouest, ceux des pionniers et de leurs descendants. De nombreuses scènes l’évoquent se référant ,d’ailleurs par objets interposés ,à l’univers cinématographique du western. On retrouvera ainsi la véranda, le rocking-chair et la porte encadrant le paysage comme dans les films de John Ford ou la fonction de la barrière et des chevaux associés au territoire comme chez King Vidor, ou encore cette scène où Carol, retrouvant le fusil de  chasse de son  mari  défunt déclare : « Que vais-je faire de cela maintenant ?», indiquant par là que cet accessoire appartient à une histoire ancienne. Enfin, l’image éloquente de la maison de Ella disparaissant sous les flammes alors que flotte au premier plan la bannière étoilée...


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(Raymond Depardon, La vie Moderne)

 


« Au commencement, il y a ces routes. Au bout de ces routes, il y a des fermes. ». Des routes qui relient des hommes. Des routes escarpées et sinueuses, s’accrochant aux plateaux, traversant les champs, sillonnant les bois, courant les vallons encaissés. Eté comme hiver.

 Ces hommes et ces femmes, qui vivent dans ces endroits reculés, sont des paysans. Ils ont donné figure au pays et aux paysages. Ils y travaillent et y vivent encore. Certains d’entre eux, Raymond Depardon les connait depuis longtemps, pour les avoir déjà approché dans ses deux documentaires précédents (L'Approche 2001 et Le Quotidien 2005), d’autres, il les rencontre pour la première fois. La vie moderne se présente donc comme une suite de portraits de ces personnes, reliée par ces routes qu’emprunte Raymond Depardon pour leur rendre visite.

Assis dans leur cuisine ou montrés dans le quotidien des gestes, jeunes ou vieux, ils témoignent avec leurs mots, ou par leurs silences, de ce qu’ils ressentent, vivent et envisagent aujourd’hui. Le monde rural a changé : ces petites exploitations se meurent avec leurs propriétaires. Ceux qui prennent la relève (ou tentent de la prendre) doivent faire face à des mutations et à des changements de rythmes, de modes ou de philosophie qu’impose le monde moderne. Ce qui était n’est plus et la transition ne se fait pas sans douleurs ni sans renoncements.

Pourtant, le film de Depardon ne se présente pas comme un plaidoyer. Il ne commente pas cet état de fait mais se contente d’en prendre acte. Depardon écoute et donne la parole à ceux qui ont aménagé et façonné le profil de ces terres. Avec amitié et attention, il les questionne. Les réponses ne viennent pas toujours ou pas directement. Les visages filmés dans la durée (comme les routes parcourues) finissent parfois par livrer, par bribes, ce que les mots restent impuissants à dire.
 
« La grande singularité du cinéma de Depardon, qui le distingue radicalement de tous les cinéastes documentaristes, est l’étrange nature, très personnelle et complexe, d’une incroyable intelligence intuitive, de son rapport au réel. » écrit Alain Bergala, avant d’ajouter : « La saisie du réel, chez lui, ne dépend pas de la réussite de la rencontre. Au contraire, c’est souvent quand cette rencontre est ratée que surgit dans le film, pour le spectateur, la pointe la plus vive du réel. […] A partir du réel, dont il a un impérieux besoin pour passer à l’acte de filmer, Depardon ne cesse d’élaborer du mythe et de l’autoportrait imaginaire. Mythe du désert, mythe de la campagne, mythe de sa propre biographie de créateur, mythe amoureux. La dimension mythique, cependant, ne se construit jamais aux dépens du réel, ni en trichant le moins du monde avec lui, elle s’y superpose mentalement sans en affecter la saisie brute. » et de conclure : « un film de Depardon peut être à la fois le plus objectif des documentaires (sur un état précis, en 2007, du monde paysan) et la plus intime des confessions sur un moment de sa propre vie et de son propre mythe d’homme et de créateur. »
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Bande annonce du film. Pour plus d’informations consulter le site Palmeraie et désert 

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(La règle du jeu, Jean Renoir, 1939)

 

   « Quand j’ai fait « La Règle du jeu », je savais où j’allais. Je connais le mal qui ronge mes contemporains ! » Jean Renoir

 

 

Quelques mois avant la seconde guerre mondiale, Jean Renoir réalise La Règle du jeu, qui est une comédie dramatique, où un « drame gai », comme l’écrit Vincent Pinel dans le Cinéma Français, sur la société de l’époque. Ce film met en scène le « petit théâtre » d’un monde qui va à sa perte en toute inconscience. L’auteur nous dévoile une vraie « farce », dont aucun protagonistes ne saura plus, ni où elle a commencé et ni où elle finira.

Le contexte de la réalisation et de la diffusion de ce film ne se fit pourtant pas sous les meilleurs hospices. En effet si Renoir entreprend ce film dans l’allégresse, malgré les échecs de ses deux films précédents (La Marseillaise 1937, et La Bête Humaine 1938), il le réalise cependant dans les conditions les plus médiocres possibles : le tournage des scènes en extérieur (en Sologne) s’effectue dans des conditions météorologiques défavorables, le tournage en studio débute avec du retard, ce qui a pour conséquence le sacrifice et la simplification de certaines scènes, mais le pire attend Renoir à la sortie du film (« une claque » déclara t-il plus tard) puisque La règle du jeu fut d’une part lourdement discrédité par la critique et d’autre part, pour couronner le tout, l’extrême droite fit une campagne contre le film. Tout ceci eut donc pour effet de couler financièrement la compagnie de production de Renoir (la NEF) et d’entraîner l’exil de celui-ci. Bref, à l’époque, le film fut un échec.

Mais alors, comment expliquer, que La règle du jeu soit considéré par les réalisateurs de la nouvelle vague (Truffaut, Godard), ou encore André Bazin, comme le chef-d’œuvre du cinéma français : « Le film des films » disait François Truffaut. Jean Renoir déclara d’ailleurs, à la fin de sa carrière : « Il arrive une chose curieuse avec mes films, c’est qu’ils mettent vingt-cinq ans à être compris ».

 

Le film débute avec l'atterrissage de l'aviateur André Jurieu à l'aéroport du Bourget, qui vient de battre un record relatif à la traversée de l'Atlantique. Il est accueilli par une foule en liesse à travers laquelle son ami Octave arrive à se frayer un chemin. Ce dernier apprend au héros du jour que la femme pour laquelle il avait entrepris cet exploit n'a pu venir. Celui-ci laisse publiquement éclater son amertume. La femme en question est Christine, mariée au Marquis Robert de la Chesnaye depuis trois ans. Bien que le Marquis connaisse la relation ambiguë entretenue par Christine et André Jurieu il semble ne pas lui en vouloir, ayant lui-même une maîtresse, une certaine Geneviève, avec qui il souhaite rompre. Tandis que le Marquis, trop faible, se sent obligé d’inviter sa maîtresse, Octave de son côté, pour mettre fin au désespoir amoureux de Jurieu, décide de parler à Christine, son amie d'enfance. Habilement, il parvient à la persuader d'inviter André pour le week-end. Tous se retrouvent dans le domaine de la Colinière, où le Marquis organise une partie de chasse entre amis et personnes du « beau monde ».

Au domaine habite Schumacher, le garde-chasse, époux de Lisette, la bonne de Christine de la Chesnaye. En patrouillant dans les bois, Schumacher surprend Marceau, un braconnier. Contre toute attente, le marquis sympathise immédiatement avec Marceau, qui se voit proposer un emploi de domestique au château. Dès sa prise de fonction, Marceau entreprend de faire la cour à Lisette, laquelle n’y est pas insensible.

Les invités, faisant tous partie de l'aristocratie et de la grande bourgeoisie, sont arrivés à la Colinière. Christine accueille devant ses hôtes Jurieu et, sauvant les apparences, met en avant leur amitié. Le Marquis décide d'organiser une fête costumée en l'honneur de l'aviateur. La partie de chasse à alors lieu. A la fin de celle-ci, Robert entraîne Geneviève à part pour rompre. Elle lui réclame un baiser d'adieu. Christine les surprend et se trompe dans la signification de ce baiser. Lors de la fête, tout s'entremêle. Dans le château, Schumacher, ayant surpris Marceau avec Lisette, se lance à sa poursuite en tentant de le tuer avec son pistolet. Lorsque Christine voit Geneviève se pendre au cou de Robert, elle choisit de le tromper avec un invité. Surprise par André Jurieu jaloux elle finit par avouer son amour à l'aviateur. La course-poursuite entre Marceau et Schumacher fait justement surgir André et Christine aux yeux du Marquis. Les deux hommes se battent violemment puis finissent par se réconcilier. Schumacher et Marceau sont renvoyés du château. Ils se réconcilient eux aussi. Pendant ce temps là, dans une petite serre à l'écart, oh surprise, Octave déclare à Christine qu'il l'aime. Ils décident de s'enfuir ensemble. Dissimulés par l'obscurité, Schumacher et Marceau observent la scène et prennent Christine pour Lisette. Octave rentré au château pour prendre les affaires de Christine, croise Lisette qui le persuade d'abandonner son projet de fuite avec la marquise. Octave envoie André à sa place. Lorsque l'aviateur s'apprête à rejoindre Christine dans la serre, il est abattu net d'un coup de fusil par Schumacher. Le marquis de la Chesnaye qui décide alors de couvrir le crime de Schumacher, explique, sans que personne ne soit dupe, que Schumacher croyant voir un braconnier a tiré, comme cela était son droit. Officiellement, il s'agit donc d'un accident.

La Règle du jeu est une « pièce de théâtre », dont l’influence d’Alfred de Musset, souvent évoquée, n’a d’ailleurs jamais été démentie par le réalisateur, puisque le film est en réalité une adaptation des Caprices de Marianne, mais les nombreuses retouches du script n’en laissent plus paraître que peu de ressemblances. Renoir évoque aussi Le jeu de l’Amour et de hasard, de Marivaux, par l’entremêlement des intrigues entre maîtres et domestiques. L’inspiration également revendiquée de Molière et Beaumarchais contribue aussi à faire de La Règle du jeu, un film qui oscille entre légèreté et gravité.

Cette satire sociale dénonce un certain mode de vie. On pourrait penser en effet, que Renoir aurait pu opter pour une critique de la classe aristocratique, en plein déclin à cette période, mais il nous montre en fait que les intrigues les deux « classes » sociales sont exactement les même. Cela revient à dire que les hommes ont les même préoccupations et sont finalement tous semblables en ce qui concerne leurs aventures amoureuses, et que les classes sociales n’y changent rien. Ce mode de vie dénoncé, comme le dit Octave, est basé sur le mensonge, (une fois encore) la dissimulation et l’amour. En effet, ce dernier qui aime secrètement la Marquise, renoncera à elle, et enverra son ami la retrouver. Il dit également, s’adressant à la Marquise: « Mais Christine, tout le monde ment, les journaux mentent, le gouvernement ment, la radio ment, le cinéma ment…Alors pourquoi, nous autres particuliers nous ne mentirions pas aussi ?».

Le personnage principal, Octave, magistralement interprété par Renoir lui-même, est l’ami de la famille. Cela fait qu’il n’est ni un aristocrate, ni un domestique. C’est en quelque sorte le personnage qui est le juste milieu entre tous les protagonistes : il passe la soirée avec les aristocrates mais entre par la porte de service. C’est un homme juste, dans le sens où il veut le bien de tout le monde, et s’il ment, c’est pour le bien des personnes. Son ami, André Jurieu, est l’amant de la marquise, mais celle-ci ne veut plus le voir. Octave l’a fait inviter au château pour qu’il puisse la reconquérir. Il est en fait le seul personnage vraiment sincère de cette « farce », parmi un « tas d’hypocrites ». C’est donc lui, de ce fait, qui en sera la victime. Le Marquis est un homme à la fois faible, puisqu’il n’arrive pas à rompre avec sa maîtresse, compréhensif, car il n’en veut pas à sa femme d’avoir pris un amant, et fort, puisqu’il sait maîtriser la situation. C’est un homme qui respire la joie de vivre, mais est ennuyé de tromper sa femme.

Tout trois sont épris de la Marquise, qui elle ne sait plus bien où elle en est. Le jeu des acteurs est très proche du jeu improvisé des comédiens de la Comédia del Arte. Mais c’est aussi la mise en scène et le tempérament des personnages qui y font penser, de part la multiplication des chassés croisés entre les personnages, et leurs soudaines sautes d’humeur.

La plus belle scène du film, exceptée la séquence finale de la fête, est la partie de chasse à laquelle les aristocrates et amis de la famille sont conviés. Des images époustouflantes de la nature et de la faune affolée lors du rabattage, révèlent la cruauté des hommes, car ils font un véritable massacre pour leur seul divertissement : « La chasse ne vous intéresse plus ? Eh bien l’année prochaine, nous irons aux sports d’hiver. ».

Mais Renoir va plus loin, car cette scène laisse deviner le drame final, (la mort de Jurieu). En effet, au cours de la fête, pour des raisons de jalousie, le garde chasse poursuit un autre domestique, l’arme à la main, et tirant dans la foule, ce qui rappelle la chasse, tandis que, pour le même motif, le Marquis et l’aviateur en viennent aux poings. Cette allusion à la chasse et à la mort montre la folie des hommes, la perte des valeurs de l’aristocratie et la bêtise humaine, les invités prenant cette suite d’évènements pour des attractions de la fête.

Le titre La Règle du jeu est avant tout cynique, car, si la mascarade que le réalisateur nous propose est un jeu, alors la mort de Jurieu n’est que l’aboutissement logique de cette « partie ».

L’idée de jeu est bien exprimée dans la scène de la chasse et dans la poursuite durant laquelle de vraies balles sifflent aux oreilles des invités. Même en voyant que le garde chasse tire avec un revolver, ils n’y croient pas. Lorsque Jurieu manque d’être touché par une balle, il déclare étonné « C’était une balle ? Une vraie balle de revolver ? », ce à quoi le Marquis répond spontanément « Oui une balle de revolver, cela vous étonne ? ». Mais ce jeu a des règles qui sont mortelles, et Jurieu, qui essaiera de les enfreindre, en sera victime.

La Règle du jeu est donc un chef-d’œuvre du cinéma, tant pour ses caractéristiques cinématographiques : dialogues magnifiques, scènes et plans fabuleux, utilisation remarquable de la profondeur de champ, jeu d’acteur magistraux (le trio de La Grande Illusion (1936) : Carette, Dalio, Modot, et bien sûr Jean Renoir qui nous livre un personnage d’un réalisme étonnant.).

Tourné à la veille de la seconde guerre mondiale, ce film décrit une classe sociale en plein déclin, qui sent qu’elle est en train de perdre ses valeurs et ses principes. De plus, le réalisateur met en scène un vrai vaudeville mais, contrairement aux pièces de Beaumarchais, Molière où Marivaux, le film se termine sur une note dramatique. En effet, Renoir nous prend au dépourvu et conclut sur un meurtre - c’est d’ailleurs un domestique qui tue un aristocrate-. Cet « accident » met donc fin à cette partie qui était allée trop loin, nous ramenant brutalement au réel.

« C'est un monde romantique et pourri […] Faut un sacrifice. Si on veut continuer, faut en tuer un, le monde ne vit que de sacrifice, alors il faut tuer des gens pour apaiser les dieux. Là cette société va continuer encore quelques mois, jusqu'à la guerre et même plus tard, et cette société va continuer parce que Jurieu a été tué, Jurieu c'est l'être qu'on a sacrifié sur l'autel des dieux pour la continuation de ce genre de vie… Le monde ancien, et le monde moderne encore plus, tue, tue, tue, tue beaucoup, dans l'espoir que ces tueries feront que ça continuera », confiait le réalisateur à André Bazin lors d’un entretien et si cela n’avait pas été compris ou accepté à la sortie du film, c’est sans doute que Jean Renoir était en avance sur son temps.

Par Pierre - Publié dans : films - Ecrire un commentaire - Voir les commentaires

« Mais les astres passés, la nuit au tiers venue,

Tout à coup Jupiter, l'assembleur de la nue,

Soulève une tempête et partout terre et mers

Sous un nuage noir, la nuit tombe des airs. »



Homère, l’Odyssée extrait du Chant XII,

(Traduction en vers par J.B.F Froment, Plon 1883-1884. Paris)



 


Au hasard des recherches on fait parfois de belles rencontres. C’est l’exemple de cette conception interactive (projet multimédia), mettant en scène des espaces visuels et sonores. Il s’agit d’un travail de recherche à l’ENSAD réalisé en 2005-2006 par Linda Suthiry Suk, intitulé « Odyssée, 3mn50 ».

Une caméra filme (en légère contre-plongée) depuis un véhicule qui roule, le jeu du soleil entre les câbles d’un pont suspendu. L’image sous exposée (ou enregistrée avec un filtre type « nuit américaine »)  fait donc la part belle aux nuages, laissant les autres éléments du paysage se détacher en ombres chinoises. Plus loin, une fois le pont passé, la caméra enregistre le filé latéral de la route, à l’abri de la vitre, avant de reprendre le fil, dans le sens de la marche du véhicule, d'une route de campagne. Il n’y a pas d’évènement visuel caractéristique dans le montage de ces trois longs plans, juste le constat d’un paysage qui défile et où dans lequel on avance. La bande son, par contre, évolue sensiblement, dès les premiers plans de la granulosité annonciatrice d’un orage qui se prépare (et roule), à la pluie libératrice.



Cette séquence est conçue comme une traversée du paysage, regard ordinaire du voyageur moderne qui, depuis son véhicule, semble prendre acte du déplacement et des métamorphoses sensibles qui animent l’espace urbain et l’espace rural.  Cette traversée, précise Linda Suthiry Suk, a comme point de départ ce pont où « trois corps, trois masses se confrontent : le passant, le pont et le fleuve. Trois mouvements qui se croisent et se superposent. Le pont perpendiculaire au fleuve et le passant, corps littéraire dérivant comme un fil en suspension au dessus d’eux, plongeant et respirant en eux. Ce passant invisible est l’incarnation d’un mouvement, celui de l’écriture, de la pensée, d’une mémoire. »



Le dispositif est en apparence simple, voire minimal. Pourtant, précise encore l’auteur, à partir de ce point inaugural « l’espace cinématographique se déploie dans sa temporalité, offre des ouvertures. Ce film délivre des bifurcations : il ouvre des cheminements vers une structure plus profonde, secrète qui se révèle au spectateur. »


 

En effet, lors du premier visionnage de la séquence des 3mm50, je n’avais pas remarqué que le curseur habituel (petite flèche) s’était métamorphosé (petite main) suggérant l’existence de liens invisibles. A la seconde lecture, puis à la troisième, j’ai donc pointé à l’envie, pour réveiller les images dormantes de la séquence initiale, appelant ainsi d’autres séquences rattachées à la structure principale : un homme qui marche devant un front de mer où glisse un navire, un sucre imbibé qui fond sur une table, l’écume agitée d’un torrent, la danse de télésièges balançant sur un ciel hivernal, un paysage crépusculaire noyé sous la pluie… Certains étant ponctués de petites phrases agissant comme des sous-titrages.




Ces petits films, indépendants en apparence de la séquence linéaire de la route, fragments épars d’une vision fugitive, tissent cependant des liens entre eux. « Chaque image peut être une ouverture vers une autre image, une autre perception, une autre écriture. Le temps est perçu dans sa masse, sa subjectivité, ses ellipses. Il met ainsi en parallèle plusieurs temps et questionne leur coexistence, leurs imbrications, leurs contradictions. »



Ce voyage de l’ordinaire, emmaillée de jalons de traverses, qui ralentissent et nous éloignent de l’axe tracé par la route initiale, pour y revenir par endroits, est aussi une transposition subtile du périple de l’Odyssée.

Embarqués dans ces câbles qui peuvent rappeler les cordages des voilures, dérivant dans un ciel où s’accumulent les nuées, laissant filer derrière soi la ville (Troie ?), les voyageurs que nous sommes, croyant choisir librement toutes ces routes, ne font pourtant qu’emprunter celles déjà imaginées par la réalisatrice de ce dispositif subtil : forces d’un destin qui nous échappe. Nos dérives sont, ou seraient, les échos de ses rèveries. Passants, nous glissons du passé au présent d'un imaginaire, dans les plis de ces mémoires croisées, en toute discrétion.

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Photogrammes extraits de  «Odyssée,3mn50», projet multimédia proposé par Linda Suthiry Suk (2004-2005).

Linda Suthiry Suk :  grand prix du 53ème Salon de Montrouge, 2008


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